ACTE I, SCENE II. 1 S
Seigneur, il vous souvient que de notre entreprise Vous aviez nommé chef le traître Mégabise : Cet intîdèle et moi nous nous étions promis De faire sous nos coups tomber Sémiramis. Déjà, le bras levé, sa mort était certaine : Nous nous étions tous deux placés près delà reine, Tout prêts, en l'immolant, de vous proclamer roi; Mégabise un instant s'est approché de moi : « Gardons-nous d'achever, m'a-t-il dit, cher Madafe; « U faut qu'en lieux plus sûrs notre courage éclate. « Tu sais que nous verrons bientôt Sémiramis « Voler avec fureur parmi ses ennemis : « Laissons-la s'y porter sans nous éloigner d'elle; « Observons cependant cette reine cruelle. » Je ne sais quel soupçon tout à coup m'a saisi. Je l'observais, seigneur, et Mégabise aussi. Le combat cependant de toutes parts s'engage, Et n'offre à nos regards qu'une effroyable image. Még ibise. ai-je dit, il est temps de frapper : La N ictime à nos coups ne saurait échapper; On 1 ' se connaît plus; le désordre est extrême... « Jei 'Serve, a-t-ildit,cethonneurpourmoi-mème. >» Et le lâche a tant fait, que par mille détours Il a de nos malheurs éternisé le cours. Seigneur, j'ai vu périr tous ceux que votre haine Avec tant de prudence armait contre la reine. Au retour du combat, jugez de ma douleur. Quand j'ai vu, l'œil terrible et rempli de fureur, Votre sœur en secret parler à Mégabise. A ce cruel aspect, peignez-vous ma surprise. Le perfide, à son tour, surpris, déconcerté. De la reine à l'instant vers moi s'est écarté. Je l'attire aussitôt dans la forêt prochaine; Et là, sans consulter qu'une rage soudaine, Furieux, j'ai percé le sein où trop de foi Vous avait fait verser vos secrets malgré moi: J"ai mieux aimé porter trop loin ma prévoyance, Que de risquer vos jours par trop de confiance.
BÉLUS
Tout est perdu, Madate; il n'en faut plus douter. Si tu pouvais savoir ce qu'il m'en va coûter... Mais ce serait te faire une injure nouvelle, Que de cacher encor ce secret à ton zèle. Cher ami, ne crois pas qu'un soin ambitieux Arme contre sa sœur un fi ère furieux.
186 SÉMlRAMlS.
Ce n'est pas qu'à regret la fierté de mon âme N'ait ployé jusqu'ici sous les lois d'une femme; Mais je suis peu jaloux du pouvoir souverain. Jamais sceptre sanglant ne souillera ma main : Tu ne me verras pomt, quelque gloire où j'aspire, Du sang des malheureux acheter un empire. De soins plus généreux mon esprit agite N'aime que du devoir l'âpre sévérité.
Ce n'en est pas l'éclat, c'est la vertu que j'aime : Je fais la guerre au crime, et non au diadème : Je veux venger Ninus, et couronner son fils ; Voilà ce qui m'a fait soulever tant d'amis : Et d'une sœur enfin qui souille ici ma gloire Je ne veux plus laisser qu'une triste mémoire.
MADATE.
Que parlez-vous, seigneur, d'un fils du grand Ninus? Toute la cour prétend que ce fils ne vit plus.
BÉLOS.
Depuis dix ans entiers qu'une fuite imprudente Le dérobe à mes vœux et trompe mon attente, Je commence en effet à douter, à mon tour, S'il vit, et si je dois compter sur son retour. Les malheurs de son père ont trop rempli l'Asie, Pour retracer ici l'histoire de sa vie. L'univers, jusqu'à lui, n'avait point vu ses rois Couronner une femme et s'imposer ses lois. Tu sais comme ce prince, autrefois si terrible. Devenu faible amant, de monarque invincible, Perdu d'un fol amour pour mon indigne sœur, Osa, de son vivant, s'en faire un successeur. Rien ne put me contraindre à celer ma pensée Sur ce coupable excès d'une flamme insensée. Mais je voulus en vain déchirer le bandeau: L'amour avait juré ce prodige nouveau.
Tu sais quel prix suivit le don du diadème, Et l'essai que ma sœur fit du pouvoir suprême. Ninus fut égorgé, sans secours, sans amis. Au pied du même trône où Ninus fut assis ; Et, pour comble d'horreurs, je vis la cour souscrire Aux noirs commencements de ce nouvel empire. Pour moi, je renfermai mon courroux dans mou Où les dieux l'ont laissé vivre de ma douleur, [cœur, Mais redoutant toujours, après son parricide, De nouveaux attentats d'une reine perfide, Je lui ravis son fils, ce dépôt précieux