SCÈNE VI
SÉMIRAMIS», PHÉNIGE.
SÉMIRAMIS
Ingrat! quels soins veux-tu que la nature inspire A ce cœur qui jamais n'en reconnut l'empire? Ce cœur infortuné, que l'amour a séduit, A t'aimer comme un fils fut-il jamais instruit? Un moment suffît-il pour éteindre une flamme Que le courroux du ciel irrite dans mon âme? Penses-tu qu'en un cœur si sensible à l'amour L'effort d'en triompher soit l'ouvrage d'un jour? Parce que tu me hais, tu le trouves facile : Ta vertu contre moi te sert du moins d'asile. Nature trop muette, et vous, dieux ennemis. Instruisez-moi du moins à l'aimer comme un fils; Ou prêtez-moi contre elle un secours favorable, Ou laissez-moi sans trouble une flamme coupable. Mais pourquoi m'alarmer de ce fils imposteur, Supposé par Bélus, démenti par mon cœur? Quelle foi près de lui doit trouver Mermécide? Puis-je en croire un moment un témoin si perfide ? Ninias ne vit plus: un frivole souci...
PHÉNIGE.
Mégabise en mourant n'a que trop éclairci Ce doute malheureux où votre cœur se livre, Madame : Ninias n'a point cessé de vivre. Avez-vous oublié tout ce que de son sort Vient de vous révéler un fidèle rapport? Et quel funeste espoir peut vous flatter encore, Puisque enfin ïénésis est celle qu'il adore? Vous seule l'ignorez, lorsque toute la cour Retentit dès longtemps du bruit de son amour. Loin d'en croire aux transports qui séduisent votre Dans ce périlpressant songez à vo us, madame, [âme,
SÉMIRAMIS
Qu'espères-tu de moi dans l'état où je suis? Détester mes forfaits est tout ce que je puis. Tout en proie aux horreurs dont mon âme est trou- Jecède au coup affreux dont je suis accablée : [blée, Je succombe, Phénice, et mon cœur abattu Contre tant de malheurs se trouve sans vertu.
5î4 SÉMIRAMIS.
Mais quoi! seule à gémir de mon sort déplorable, J'en laisserais jouir le cruel qui m'accable ! Mon sceptre et mon amour m'ont coûté trop d'hor- Pour n'y pas ajouter de nouvelles fureurs, [reurs Quelque destin pour eux que mon cœur ait à crain-
[dre, Le vainqueur plus que moi sera peut-être à plaindre. Non, je ne verrai point triompher Ténésis Des malheurs où le sort réduit Sémiramis: Sur l'objet que sans doute un ingrat me préfère Il faut que je me venge et d'un fils et d'un frère. Elle est entre mes mams ; et le fidèle Arbas, Au^gré de mon courroux, a juré son trépas. Rentrons: c'est dans le sang d'une indigne rivale Qu'il faut que ma fureur désormais se signale. Embrasons ce palais par mes soins élevé: Sa cendre est le tombeau qui m'était réservé. C'est là que je prétends du sang de son amante Offrir à Ninias la cendre encor fumante. L'ingrat, qui croit peut-être insulter à mon sort, Donnera malgré lui des larmes à ma mort.