ACTE III, SCÈNE II
De toutes parts enfin on murmure, on s'assemble: Mais, objet de leurs cris, ce n'est pas moi qui trem-
[ble.
L'instant fatal approche ; et, loin d'en être ému, Je me sens transporté d'un plaisir inconnu. Je craignais les délais : ils sonttoujours à craindre. Le feu des factions est facile à s'éteindre; Ainsi Tonne peut trop hâter l'événement. Sunnon, puis-je compter sur notre engagement ?
SUNNON.
La foi de mes pareils ne fut jamais frivole. Je suis Gaulois, ainsi fidèle à ma parole: L'honneur est parmi nous le premier de nos dieux. Mais vous savez quel joug on m'impose en ces lieux, Et d'un ambassadeur quel est le ministère ; Que je suis retenu par une loi sévère Qui me défend d'armer de criminelles mains. Et d'oser les tremper dans le sang des Romains. D'ailleurs, de vos projets j'ignore le mystère: Je crains tout, sans savoir ce qu'il faut que j'espère. Si vos desseins ne sont aussi justes que grands. Et si ce n'est pour nous que changer de tyrans. Si nos traités ne sont fondés sur la justice, Vous prétendez en vain qu'aucun nœud nous unisse. Notre unique vertu n'est pas notre valeur: Nous aimons la justice autant que la candeur. Quoique enfant de la guerre, allaité sous les tentes. Le Gaulois n'eut jamais que des moeurs innocentes. Si vous nous surpassez par votre urbanité, Nous l'emportons sur vous par notre intégrité. C'est à tous nos desseins l'honneur seul qui préside, Et de nos intérêts l'équité qui 4écide; Nos dieux, nos souverains, l'autorité des lois, La gloire, le devoir, notre épée et nos droits; Aussi prompts que vaillants, francs et pleins de no-
[blesse, Obéissants par choix, et soumis sans bassesse. Mais Rome cherche moins, dans ses vastes projets, A faire des amis, qu'à faire des sujets. Comme nous ne voulons que le simple héritage Dont les temps et le sort firent notie partage, Voyez si, du sénat réprimant la fureur, Vous pouvez des Gaulois être le protecteur. Peut-être en ce discours, ou trop fier ou trop libre, Ai-jeneu ménagé la majesté du Tibre;
S54 CATILINA
Mais, dès que de mes soins notre sort dépendra, Je parlerais aux dieux comme à Calilina.
CATILINA
Je ne condamne point un discours magnanime Qu'un intérêt sacré doit rendre légitime; Mais je le blâmerais, Sunnon, si ma vertu Ne vous inspirait pas un respect qui m'est dû. Je ne suis point surpris qu'un ministre soupçonne De trop d'ambition un projet qui l'étonné, Et que, loin de vouloir soulager l'univers, Je prétende, au contraire, appesantir ses fers. Revenez cependant d'une erreur qui m'offense, Et qui peut vous séduire à loice de prudence. Je suis chef, il est vrai, d'un parti dangereux ; Mais vous ne devez pas me confondre avec eux. Souvent, pour s'assurer de leur obéissance, Il faut laisser régner le crime et la licence. Le choix des conjurés est un choix hasardeux. Qui ne veut pas toujours des hommes généreux: Le projet le plus grand, l'action la plus belle A quelquefois besoin d'une main criminelle. Si vous me regardez comme un ambitieux Que la soif de régner a rendu furieux, Et qui ne veut user du flambeau de la guerre Que pour subjuguer Rome et désoler la terre, "Vous vous trompez, Sunnon. Considérez l'état Du sénat et des lois, du peuple et du soldat; Trouvez enfin dans Rome un seul trait qui réponde A son titre pompeux de maîtresse du monde. Les pirates divers que Pompée a défaits [faits. Cachaient dans leurs rochers cent fois moins de for- Mais je suis las de voir triompher l'injustice : Il esttemps que mon bras s'arme pour leur supplice; Que j'immole à nos lois ce sénat orgueilleux, Pour rendre l'univers et les Romains heureux. Voilà, mon cher Sunnon, le seul but où j'aspire. Non au funeste honneur de conquérir l'empire; Et comme j'ai toujours estimé les Gaulois, Je mourrai, s'il le faut, pour défendre leurs droits. Mais ne présumez pas que de votre courage Dans ces murs malheureux je veuille faire usage; Les conjurés et moi, quel que soit le danger, Nous n'avons pas besoin d'un secours étranger: Au contraire, je veux que, fuyant de la ville. Au camp deManlius vous cherchiez un asile.