ACTE m, SCÈNE III
Dès ce jour môme il faut que je me justifie.
TULLIE
Pourriez-vous de ma part craindre une perfidie ?
CATILIN'A.
Non ; mais on a trompé votre crédule amour, Afin que vous puissiez me tromper à mon tour. La plus légère peur corrompt les cœurs timides Et des plus vertueux fait souvent des perfides.
TULLIE
Du moins en ma présence épargnez Cicéron.
CATILINA
Ah! s'il écoutait moins le dangereux Caton El les fantômes vains d'une peur chimérique, Vous et moi nous eussions sauvé la république.
TCLLIE.
Il en est temps encor, cruel ; écoutez-moi: IV'alIez point au sénat ; fiez-vous à ma foi. Sur de vaines rumeurs votre fierté s'abuse: Songez que c'est moi seule ici qui vous accuse, Que je puis d'un seul mot rassurer les esprits, Et dissiper l'erreur qui les avait surpris. Si de nos premiers feux vous perdez la mémoire. Songez du moins, seigneur, qu'il y va de ma gloire. Quoi! vous pouvez m'aimer, et me sacrifier A l'orgueilleux honneur de vous justifier ! L'amour vous justifie, et reprend son empire: Quand mon cœur vous absout, mon cœur doit vous Le sénat contre vous n'a rien fait publier, [suffire. Ah! laissez-moi l'honneur de vous concilier; Laissez-moi réunir mon amant et mon père. Hélas! était-ce à moi d'en parler la première? L'amour n'offre donc plus à vos tendres souhaits Aucun bien qui vous puisse engager à la paix? Vous êtes des Romains la plus noble espérance; Daignez contrevous-même embrasser leur défense. De quoi vous plaignez-vous, quand c'est vous seul. Qui voulezaujourd'hui convoquer le sénat ? [ingrat, Si vous vousobslinez encore à vous défendre, Le consul à son tour voudra s'y faire entendre; Et bientôt vos amis, ardents et furieux, De carnage et d'horreur vont remphr tous ces lieux. Voulez-vous mettre en feu la vUle infortunée Que votre amante habite, où votre amante est née? Laissez-moi désarmer vos redoutables mains; Accordez à mes pleurs la grâce des Romains;
CliKBILLON. 9
258 CATILINA
Et qu'il soit dit du moins de l'heureuse Tullie Que le dieu de son cœur fut dieu de sa patrie.
CATILINA
Ah ! Madame, cessez de vouloir m'abuser : J'aimerais mieux vous voir, constante à m'accuser, Armer contre ma vie un sénat qui m'abhorre. Quoi ! c'est moi qu' on veut perdre, et c'est moi qu'on
[implore !
Que dis-je? c'est à moi que Tullie a recours Pour sauver les cruels qui poursuivent mes jours ! C'est pour eux, non pour moi, qu'elle verse des lar- Et, loin de m'arrachera leurs perfides armes, [mes! Je la vois avec eux conspirer à l'envi! Rendez-moi donc l'honneur que vous m'avez ravi, Si vous ne voulez pas que j'aille le défendre, [dre. Mais en vain par vos pleurs on cherche à me surpren- Eh ! sur quoi votre amour prétend-il m'émouvoir'f A-t-il dans votre cœur triomphé du devoir? Quoi! sur le seul rapport d'un témoin méprisable, Sans rien examiner, vous me croyez coupable ! Et, sans en exiger d'autre éclaircissement, Votre austère vertu sacrifie un amant ! Cet exemple est si grand, qu'il faut que je l'imite. Plus vous m"attendrissez,plus mon honneur m'invite A m'immoler moi-même à ce que je me dois.
TULLIE
Hé bien ! cruel, adieu pour la dernière fois.
CATILINA, seul.
Que je me sens touché ! que mon àme est émue! Ah ! que n'ai-je évité cette fatale vue ! Mais j'aperçois Probus.