ACTE IV, SCÈNE II
CATILINA
Je n'ai point attendu linstant du sacrifice Pour servir ce sénat qui m'envoie au supplice; Depuis huit jours entiers j'assemble mes amis. Les voilà ces complots que je me suis permis. Mais, malgré tous les soins d'une âme généreuse, Ils m'ont fait soupçonner d'une trame honteuse. Armez sans différer, prévenez l'attentat, Si vous voulez sauver la ville et le sénat. Celui qui hors des murs commande vos cohortes, Manlius, dès ce soir doit attaquer vos portes.
CICÉRON
Manlius !
CATILINA
Oui, consul : craignez qu'avant la nuit Aux dépens de vos jours on n'en soit trop instruit. Je vous ai déclaré le chef de l'entreprise; Veillez, ou de sa part craignez quelque surprise. Je n'ai pu découvrir le reste du parti. C'est à vous d'y penser; vous êtes averti. Manlius vous trahit : c'était pour vous défendre Qu'en armes dans ces lieux j'étais venu me rendre. Et non pour vous punir de m'avoir outragé : En combattant pour vous, je suis assez vengé. "Vous pouvez désormais en douter ou me croire : J'ai rempli mon devoir et satisfait ma gloire. Mes amis sont tout prêts ; vous pouvez les armer : Leur qualité n'a rien qui vous doive alarmer; Vous les connaissez tous. Songez au Capitole; Garnissez l'Aventin, les portes de Pouzzole ; Dfaut garder surtout le pont Sublicien, Le quartier de Caton, et veiller sur le mien : Car le plus grand effort de ce complot funeste Eclatera sans doute aux portes de Préneste, Et mon palais y touche : on peut s'y soutenir; Du moins un long combat pourra s'y maintenir. Vous paraissez émus, et rougissez peut-être D'avoir pu si longtemps me voir sans me connaître. Après tant de mépris, après tant de refus, Tant d'affronts si sanglants dont vous êtes confus, Aurais-je triomphé de votre défiance?
Non, j'en ai fait souvent la triste expérience, On ne guérit jamais d'un violent soupçon : L'erreur qui le fit naître en nourrit le poison; Et dans tout intérêt la vertu la plus piu-e
Peut êlre quelquefois suspecte d'imposture.
Mais, pour calmer les cœurs, je sais un sûr moyen
Qui vous convaincra tous que je suis citoyen.
On connaît Cicéron, et sa vertu sublime
A su dans tous les temps lui gagner votre estime;
Il en est digne aussi par sa fidélité.
Galon vous est connu par sa sévérité.
Cicéron ou Caton, l'un des deux, ne m'imporfe,
Je vais dès ce moment, sans amis, sans escorte,
Me mettre en leurpouvoir : choisissez l'un des deux,
Ou le plus défiant, ou le plus rigoureux :
Je veux que de mon sort on le laisse le maître.
Qu'il me traite en héros, ou me punisse en traître :
Souffrez que sans larder je remette en ses mains
Un homme, la terreur ou l'espoir des Romains.
CATON
Catilina, je crois que tu n'es point coupable : Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable; Car je ne vois en toi qw. l'esprit et l'éclat Du plus grand des mortels, ou du plus scélérat.
CICÉRON
Catilina, daignez repi-endre votre place :
De vos soins par ma voix le sénat vous rend grâce.
Vous êtes généreux : devenez aujourd'hui,
Ainsi que notre espoir, notre plus ferme appui.
Nos injustes soupçons n'ont plus besoin d'otage :
D'un homme tel que vous la gloire est le seul gage.
Vous, sénateurs, veillez à notre sûreté.
11 s'agit du sénat et de la liberté.
Courons sans dill'érer où l'honneur nous appelle.
Adieu, Catihna : j'attends de votre zèle
Tous les secours qu'on doit attendre d'un grand
Rome a besoin devous et de votre valeur : [cœur.
Combattez seulement, ma crainte est dissipée.
CATILINA, à part, regardant Cicéron.
Va, ma valeur bientôt sera mieux occupée : Elle n'aspire plus qu'à te percer le sein.