ACTE IV, SCENE II
Qu'il triomphe à son gré d'un sénat subalterne,
Qui, làcbe déserteur de son autorité,
N'en a plus que l'orgueil pour toute dignité.
Et quel est aujourd'hui l'ordre de vos comices?
Le tumulte et l'effroi n'en sont que les prémices.
De chaque élection le meurtre est le signal;
Vos préteurs égorgés au pied du tribunal;
Un consul tout sanglant, mais trop juste victime,
D'un peuple malheureux qu'à son tour il opprime :
Tous vos choix sont souillés par des assassinats.
Ainsi furent nommés vos derniers magistrats;
C'est ainsi qu'on élit, ou que l'on sait exclure,
Et qu'on osa me faire une mortelle injure.
Le plébéien s'élève, et le patricien
Se donne sans rougir un père plébéien;
Et pour l'adoption où l'intérêt l'entraîne
Vous laissez profaner la majesté romaine.
Le voilà ce sénat, ce protecteur des lois.
Dont l'exemple aurait dû diriger tous les rois;
Le voilà ce sénat qui fait trembler la terre,
Et qui dispute aux dieux le dépôt du tonnerre.
La justice, autrefois votre divinité,
Ne règne plus ici que pour l'impunité.
La décence, les lois, la liberté publique,
Toutestmort sous le joug d'un pouvoir tyrannique.
Caton est devenu notre législateur,
L'idole des Romains...
Et vous le destructeur, Traître! Si le sénat vous eût rendu justice, Vos jours n'auraient été qu'un éternel supplice; Mais, si je puis encor faire entendre ma voix, Vous ne braverez plus la faiblesse des lois.
CATILINA
Eh bien! pour achever de confondre un coupable, Qu'on offre à mes regards ce témoin redoutable, De vos soins pénétrants monument précieux, Cet esclave qui peut me convaincre à vos yeux. D'oùvientqu en ce moment vous me cachez Fulvie? Manlius aurait-il disposé de sa vie?
Car elle fut toujours Tàme de ses secrets.
CICÉRON
Laissons là Manlius ; parlons de vos projets. On ne connaît que trop vos lâches artiflces. Tremblez, séditieux, pour vous, pour vos complices.
266 CATIL'NA
Vous êtes convaincu; le crime esL avéré.
Dé à sur votre sort on a délibéré :
Vos forfaits n'ont que trop lassé notre indulgence.
CATILINA
Je vais de ce discours réprim(>r l'insolence. Vous pensez, je le vois, que, tremblant pour mes A des subtilités je veuille avoir recours. [jours, Et qu'ai-je à redouter de votre jalousie? Ainsi ne croyez pas que je me justifie. Imprudents! savez-vous, si j'élevais la voix, Que je vous ferais tous égorger à la fois? Instruit de votre haine et de mon innocence, Tout le peuple à grands cris m'excite à la vengean- Mais je n'imite pas les fureurs de Caton, [ce ;
Et je laisse la peur au sein de Cicéron. Je n'aurais, pour punir votre coupable audace, Qu'à vous abandonner au coup qui vous menace. Sans m'armer contre vous d'un secours étranger, Me taire encore un jour suffit pour me venger. Et vous me condamnez, insensés que vous êtes, Moi qui retiens le fer suspendu sur vos têtes; Moi qui, sans me charger d'un projet odieux, N'ai qu'à laisser agir Manlius et les dieux; Moi qui, pouvant me mettre à couvert de l'orage, M'expose pour sauver un consul qui m'outrage !
(Montrant Cicéron.)
J'ai causé par malheur votre premier effroi. Et dans tous les complots vous ne voyez que moi : Il en est cependant dont vous devez tout craindre. Que vous êtes aveugle ! et que Rome est àplaindre ! Laissons là Manlius. Consul peu vigilant. Tandis que Rome touche à son dernier instant, Qu'au plus affreux danger le sénat est en proie, Qu'on va faire de Rome une seconde Troie ; Lorsque vous ne songez qu'à me faire périr, Ingrats, sur vos malheurs je me sens attendrir. Je sens en ce moment l'amour de la patrie Reprendre dans mon cœur une nouvelle vie, Et votre aveuglement me fait trop de pitié Pour vous sacrifier à mon inimitié.
CICÉRON
Hé bien! rompez, seigneur, un si cruel silence; Punissez en Romain l'ingrat qui vous offense. En faveur de vous-même osez tout oublier. Et sauvez le sénat pour nous humilier.