ACTE I, SCÈNE I
Enfin tous mes projets étaient évanouis, Si jamai? sa prudence eût couronné ce fils. Moins Artaxerxe est cru digne du diadème, Plusj';ii cru le devoir placer au rang suprême. Avec tanl de secret ce projet s'est conduit, Qu'aucun en cette cour n'en est encore instruit; Et je ne prétends pas qu'elle en soit éclaircie Que lorsque ma fureur en instruira l'Asie. Tu vois ce qu'aujourd'hui je confie à ta foi : Garde bien un secret si dangereux pour toi. Va trouver cependant, ramène à Babylone Ce prince à qui mes soins ont ravi la couronne Otîre-lui de ma part trésors, armes, soldats : De ma fille surtout vante-lui les appas; Dis-lui qu'avec plaisir mon respect lui destine Et le bras d'Artaban, et la main de Barsine.
TISSAPHERNE
Darius, autrefois sensible à ses attraits. M'a paru plein d'un feu qui flatte vos projets.
ARTABAN. [elle,
Non, je m'y connais mal, ou, moins ardent pour Ce prince brûle ailleurs d'une tlamme infidèle. Même avant son départ, malgré les soins du roi, Son mépris pour Barsine a passé jusqu'à moi: De ma feinte amitié l'adroite vigilance N'en pouvait plus surprendre accueil ni confidence. Trop heureux cependant de pouvoir aujourd'hui D'un prétexte si vrai me parer envers lui ! Quoi qu'il en soit, pourvu qu'il soulève l'empire, 11 ne m'importe pas pour qui son cœur soupire: Ce n'est qu'en le portant aux plus noirs attentats Queje puis à mes lois soumettre ses États. Détruisons, pour remplir une place si chère, Le père par les fils, et les fils par le père. Je veux, à chacun d'eux me livrant à la fois, Paraître les servir, mais les perdre tous trois. Voilà ce que mon cœur dès longtemps se propose. Qu'en liberté le tien consulte ce qu'il ose.
TISSAPHERNE
Seigneur, je l'avouerai, ce dessein me surprend. Le péril est certain mais le projet est grand. Cependant, sans compter ce qu'on appelle crime, Craignez de vous creuser vous-même un noir Darius est chéri, sage, plein de valeur ; [abîme, Vous verrez l'univers partager son malheur.
Î84 XERXÈS
Daignez de vos desseins peser la violence. Non qu'à les soutenir mon amitié balance ; N'en attendez pour vous que d'éclatants efforts : Je n'ai pas seulement écouté mes remords. Cette foi des serments, parmi nous si sacrée, Cette fidélité ce jour même jurée, Tant de devoirs enfin deviennent superflus : Vous n'avez qu'à parler, rien ne m'arrête plus.
ARTAEAN.
Laisse ces vains devoirs à des âmes vulgaires ; Laisse à de vils humains ces serments mercenaires. Malheur à qui l'ardeur de se faire obéir. En nous les arrachant, nous force à les trahir! Quoi! toujours enchaîné par une loi suprême. Un cœur ne pourra donc disposer de lui-même ! Et, du joug des serments esclaves malheureux, Notre honneur dépendra d'un vain respect pour
[eux !
Pour moi, que touche peu cet honneur chimérique, J'appelle à ma raison d'un joug si tyrannique. Me venger et régner, voilà mes souverains : Tout le reste pour moi n'a que des titres vains. Le soin de m'élever est le seul qui me guide, Sans que rien sur ce point m'arrête ou m'intimide. Il n'est lois ni serments qui puissent retenir Un cœur débarrassé du soin de l'avenir. A peine eus-je connu le prix d'une couronne, Que mes yeux éblouis dévorèrent le trône; Etmoncœur, dépouillant tout autre passion, Fit son premier serment à son ambition. De froids remords voudraient en vain y mettre
[obstacle ; Je ne consulte plus que ce superbe oracle; Un cœur comme le mien est au-dessus des lois : La crainte fit les dieux, l'audace a fait les rois. Le moment est venu qu'il faut que son courage Affranchisse Artabau d'un indigne esclavage. Ce Darius si grand, qui cause ta frayeur. Deviendra le premier l'objet de ma fureur. Je prétends que dans peu la Perse, qui l'adore, Autant qu'il lui fut cher, le déteste et l'abhorre. Mais Xerxès vient à nous : attends pour me quitter, Que je sache quels soins le peuvent agiter.