ACTE III, SCÈNE IV. 3GI
Si mon cœur élait fait pour sentir de l'effroi : Il s'émeut cependant de tout ce que je voi. Une douleur si noble a de quoi me surprendre : Ce n'est pas d'un rival que j'eusse osé l'attendre, Ni me flatter qu'il dût être si généreux. Lorsque tout abandonne un prince malheureux. Non qu'à votre vertu j'eusse fait l'injustice De croire votre amour de ma perte complice ; Mais, si je n'ai rien craint de votre inimitié, Je n'en attendais pas non plus tant de pitié.
HÉLÉNDS.
Seigneur, quelques transports qu'une maîtresse ins- La gloire et le devoir ont aussi leur empire, [pire, Entre ce qui me plait et ce que je me dois. L'honneur seul a toujours déterminé mon choix. Je n'ai pas, dans les soins d'une ardeur qui m'est Perdu le souvenir de mon malheureux frère; [chère, Et dût-il me haïr, même sans m'estimer, Ses malheurs suffiraient pour me le faire aimer. Je vois avec douleur le sort qu'on vous prépare, Sans oser cependant immoler un barbare.
Ce palais est rempli de chefs et de soldats Qu'un ordre redoutable attache sur mes pas. Le fier Lysimachus, jaloux de sa puissance, Ne laisse à mon courroux nul espoir de vengeance ; Et si je n'en craignais un funeste succès, J'aurais bientôt troublé l'asile de la paix : Mais la peur d'exposer la tête de mon père Me fait, en frémissant, étouffer ma colère ; El l'horreur de vous voir dans des fers odieux La porle à des accès quelquefois furieux. J'ose tout, je crains tout, sans savoir qu'entre-
[prendre :
Je plains même Pyrrhus, et voudrais le défendre : Heureux si son secret fût resté dans l'oubli !
ILLYRUS.
Vous n'êtes pas le seul qui le sachiez ici, A qui ce Pyrrhus doit encor plus qu'il ne pense : Mais on veut lui garder un généreux silence ; Et pour sauver ses jours on fait plus aujourd'hui Que jamais Glaucias n'osa faire pour lui, Lorsque tout engageait à le faire connaître.
HÉLÉNUS
Ah! laissons ce Pyrrhus, seigneur, quel qu'il puisse Pénétré de son sort jusqu'au saisissement, [être,
Mon cœur n'a pas besoin d'autre éclaircissement. Je ne connais que vous en ce moment funeste Où le rival s'oublie, et l'ami seul vous reste. Mais Glaucias paraît: retirez-vous, seigneur; Votre aspect ne ferait qu'irriter sa douleur : Daignez Ja respecter dans un malheureux père, Et me laissez le soin d'une tète si chère.
ILLYRUS.
Non, non, ce serait trop en exiger de vous : Je vous exposerais, seigneur, à son courroux. Pour la dernière fois souffrez que je le voie.
GLAUCIAS, li.LYRUS, HÉLÉNUS, gardes.
GLAUCIAS, dans le fond du théâtre.
Dieux cruels, dont sur moi la rigueur se déploie, Si rien à la pitié ne vous peut émouvoir, Jouissez de mes pleurs et de mon désespoir !... Que vois-je? quels objets? les deuxprinces ensemble! Ah ! que d'infortunés le sort ici rassemble !
(a Illyrus.)
Que cherchez-vous, mon fils, en ces funestes lieux,
Où tout doit désormais vous paraître odieux,
Où vous devez me fuir et m'abhorrer moi-même ?
ILLYRUS.
'Vous n'en êtes pas moins, seigneur, tout ce que
[j'aime.
A mon frère, il est vrai, je me plaignais de vous, Et j'en eusse attendu des sentiments plus doux. Je suis touché de voir, en ce moment terrible, Que mon rival soiV <#eul à ma perte sensible. Hélas! qui fut jamais plus à plaindre que moi? Méprisé d'Éricie, et peu cher à mon roi. C'est un prince sorti d'une race étrangère Qui l'emporte sur moi dans le cœur de mon père ! Je ne condamne point sa générosité.
Mais l'effort en devrait être plus limité : La gloire n'admet point de si grands sacrifices. Et ce n'est point à moi d'illustrer ses caprices. Victime des transports d'un chimérique honneur, Sans avoir d'autre crime ici que mon malheur. Ce reproche cruel dont votre cœur s'ollense Ne regarde, seigneur, que votre indifférence ;