ACTE IV, SCÈNE IV
J'ai voulu vous revoir ; mais mon àme allendrie Ne pourrait soutenir vos pleurs prêts à couler, Et qu'un fatal instant va bientôt redoubler.
ÉRICIE.
Ah ! seigneur, arrêtez ; et si je vous suis chère. Daignez de vos adieux m'expliquer le mystère. Je sens un froid mortel qui me glace le cœur, Et la mort n'a jamais causé plus de frayeur. Hélas ! au trouble affreux dont mon âme est saisie, Puis-je encor souhaiter de me voir éclaircie? Vous allez, dites-vous, livrer un malheureux. Sans cesser d'être grand ni d'être généreux. Ah ! je vous reconnais à cet effort suprême. Justes dieux ! c'est Pyrrhus qui se livre lui-même.
PYRRHOS.
Oui, madame, c'est lui; c'est ainsi qu'Hélénus Pouvait du moins livrer l'infortuné Pyrrhus, Qui sous ce triste nom ne craint plus de paraître, Dés qu'à de nobles traits on veut le reconnaître.
ÉRICIE.
Dites plutôt, seigneur, qu'à ce cœur sans pitié, Dont je n'ai jamais pu tléchir l'inimitié, J'aurais dû reconnaître une race ennemie Qui ne s'immole ici que pour m'ôter la vie. Inhumain ! consommez vos généreux projets: De votre haine enfin voilà les derniers traits. Quel ennemi, grands dieux ! offrez-vousàla mienne I Quel dessein venez-vous d'inspirer à la sienne? Ah ! si c'est à ce prix que vous donnez la paix. Barbare, faites-nous la guerre pour jamais. Vous ne démentez point le sang qui vous lit naître, Ingrat, vous ne pouviez mieux vous faire connaître Que par un noir projet qui n'est ■^itque pour vous: Je reconnais Pyrrhus à ces funestes coups, [àme. Quand par des soins trompeurs il a séduit mon Des plus cruels refus je vois payer ma flamme; Et, quand je crois jouir d'un destin plus heureux, Je retrouve Pyrrhus dans l'objet de mes vœux. Qui vous a dévoilé, seigneur, votre naissance? Glaucias n'a-t-il plus ni vertu ni prudence ? Devait-il un moment douter de vos desseins. Et méconnaître en vous le plus grand des humains? Il faut, pour mon malheur, que le roi d'Illyrie Vous ait moins estimé que ne fait Éricie. Cruel, songez du moins, en courant à la mort,
»7 « TYRRUUS.
Qu"uu amour malheureux me garde un même sort. Ne croyez point en moi trouver Néoplolème : Vous ne savez que trop à quel point je vous aime.
Ah! voilà les transports que j'aurais dû prévoir, Si Tamour m'eût laissé maître de mon devoir. J'ai voulu consacrer à l'objet que j'adore [core : Quelques tristes moments qui me restaient en- Je bravais le trépas; mais je sens à vos pleurs Qu'il a pour les amants son trouble et ses horreurs. Ne m'olfrez-vous les soins d'une ardeur mutuelle Que pour me rendre encor ma perte plus cruelle? Quel bien à notre amour peut s'offrir désormais ? Un parricide affreux nous sépare à jamais. Songez, si je ne meurs, qu'il faut que je punisse ; Qu'un coupable avec moi n'est pas loin du sup- Songez enfin, madame, à ce que je me doi, [phce: A ce que mon honneur m'impose envers un roi A qui je dois un fils, son unique espérance. Et le plus digne effort de ma reconnaissance.
Glaucias vous doit-il être plus cher que moi, Seigneur? Ne pouvez-vous récompenser sa foi Qu'aux dépens de vos joiirs et de ma propre vie, Que vous sacrifiez au prince d'illyrie?
Ah! laissez-moi le soin de vous le conserver, Et, par pitié pour moi, songez à vous sauver. C'est Ericie en pleurs qui vous demande grâce : Verrez-vous sans pitié le sort qui la menace? Est-ce par vous, cruel, qu'elle doit expirer? Ah ! du moins attendez qu'on ose vous livrer.
P Y R II H U s .
Non, non, au sang d'Achille épargnez cet outrage: Je dois d'un si beau sang faire un plus noble usage. La mort, pour mes pareils, n'estqu'un léger instant Dont la crainte aux humains a fait seule un tour- Je vous perds pour jamais, adorable H-ricie; [ment. C'est là pour un amant perdre plus ijue la vie : Mais ne présumez pas qu'en lâche ciiminel Je souffre que Pyrrhus soit conduit à l'autel. D'ailleurs, pour Glaucias j'eus toujours trop d'es- Pour lui laisserjamais lahonte d'un tel crime, [time
É R t Cl E .
C'est-à-dire, seigneur, qu'il vous paraît plus doux D'en rejeter ainsi l'indignité sur nous;