ACTE I, SCD.NE II
N'afflige plus des lieux si chers à ton enfance ! Mes peuples malheureux n'espèrent plus qu'en toi : Si j"ai pu t'offenser, ne tonne que sur moi. Pour les seuls innocents allumes-tu la foudre ? Sur son trône embrasé réduis le prince en poudre, Épargne les sujels : pourquoi les frapper tous? Qui d'eux, ou de leur roi, mérite ton courroux?
sopoRONYME. [pable?
Quoi ! toujours de nos maux vous croirez-vous cou- IN 'armez point contre vous une main redoutable. Le ciel, depuis lon;4lemps déclaré contre nous, Semble, dans sa fureur, ne ménager que vous. Dans les maux redoublés dont la rigueur nous Votre seule pitié, seigneur, nous intéresse, [presse,
Les dieux voudraient en vain ne ménager que moi : Eh ! frapper tout son peuple, est-ce épargner un roi ? Hélas ^ pour me remplir de douleurs et de craintes, Pour accabler mon c(eur des plus rudes atteintes, 11 suffirait des cris de tant d'infoi tunés, Aux maux les plus cruels chaque jour condamnés : Et c'est moi cependant, c'est leur roi sacrilège Qui répand dans ces lieux l'horreur qui les assiège ! Je ne gémirais point sur leur destin afl'reux, Si le ciel était juste autant que rigoureux. Mais ce n'est pas le ciel, c'est moi qui les foudroie : Juge de quels remords je dois être la proie. Quels regrets quand je vois mes peuples malheureux Craindre pour moi les maux que j'attire sur eux, Prier que pour eux seuls le ciel inexorable Porte loin de leur roi le coup qui les accable!
SOPIIRONYME.
Quoi ! seigneur, vous seriez l'auteur de tant de maux, Et de vous seul la Crète attendrait son repos? Quoi ! des dieux irrités ce peuple la victime...
IDOMÉNÉE
L'est moins de leur courroux qu'il ne l'est de mon Cet aveu te surprend. A. peine croirais-tu, [crime. Sophronyme, à quel point j'ai manqué de vertu : Mais telle est désormais ma triste destinée...
SOPHRONYME
Quel crime a donc commis le sage Idoménée? Fils de Deucalion, petit-fils de Minos, Vos vertus ont passé celles de ces héros : ["père. Nous trouvions tout en vous, un roi, les dieux, un
4 IDOMENEE.
Seigneur, par quel malheui", à vous-même con- Avez-vous pu trahir des noms si glorieux? [traire, Qui fît donc succomber votre vertu?
IDOUÉNÉE.
Les dieux.
SOPHRONYME
Quel forfait peut sur vous attirer leur colère?
IDOMÉNÉE
On n'est pas innocent lorsqu'on peut leur déplaire ; Les dieux sur mes pareils font gloire de leurs cou ps ; D'illustres malheureux honorent leur courroux. Entre le ciel et moi sois juge, Sophronyme: Il prépara du moins, s'il ne fît pas mon crime. Parvingt rois dès longtemps vainementrassemblés, Les Troyens à la fin se virent accablés; De leurs bords désolés tout pressait la retraite : Ainsi, loin de nos Grecs je voguai vers la Crète. Le prince Mérion, prompt à m'y devancer, Sur mon trône peut-être aurait pu se placer, Si mon fils n'eût dompté l'orgueil de ce rebelle. A Samos, par tes soins, j'en reçus la nouvelle. Je peindrais mal ici les transports de mon cœur Lorsque j'appris d'un traître Idamante vainqueur; La gloire de mon flls me causa plus de joie Que ne firent jamais les dépouilles de Troie. Après dix ans d'absence^ empressé de revoir Cet appui de mon trône et mon unique espoir, A regagner la Crète aussitôt je m'apprête, Ignorant le péril qui menaçait ma tête. Sans que je te rappelle un honteux souvenir, Ni que de nos affronts je t'aille entretenir. Tu sais de quels forfaits ma race s'est noircie. Comme Pasiphaé, Phèdre, au crime endurcie. Ne signale que trop et Minos et Vénus. Tous nos malheurs enfin te sont assez connus. Né de ce sang fatal à la déesse en proie, J'avais encor sur moi la querelle de Troie : Juge de la vengeance, à ce titre odieux. Ce fut peu de sa haine, elle arma tous les dieux. La Crète paraissait, tout flattait mon envie; Je distinguais déjà le port de Cydonie : Mais le ciel ne m'offrait ces objets ravissants Quepour rendre toujoursmes désirs plus pressants. Une effroyable nuit sur les eaux répandue Déroba tout à coup ces objets à ma vue;