‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une notice par m. Auguste VituChapitre 94 sur 454 · ACTE V, SCÈNE Ht · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE Ht

Des pleurs qu'en ce moment je ne puis relenir, Tout dans ce trouble allreux sert à m'entretenir.

Il est vrai que le ciel, juste, quoique sévère, Semble enfin respecter la tête de mon père. Sous le couteau mortel la mienne va tomber, Et sous l'arrêt fatal Je dois seul succomber, Madame ; trop heureux, si la mort que j'implore Apaise le courroux de tout fp que j'adore ! Si je puis désarmer le ciel et vos beaux yeux. Je vais, par un seul coup, contenter tous mes dieux.

ÉRIXÈNE.

Seigneur, il est donc vrai qu'une prc«nesse affreuse Vous livre aux dieux vengeurs? Qu'ai-je fait, mal- J'ai révélé l'oracle, et ma funeste erreur [heureuse ! A d'un arrêt barbare appuyé la fureur.

Mais pouvais-je des dieux pénétrer le mystère, Et croire vos vertus l'objet de leur colère; Me défier enfin qu'avec eux de concert J'eusse pu me prêter à la main qtii vous perd? Non, seigneur, non, jamais votre tière ennemie N'aurait vouln poursuivre une si belle vie. Moi, la poursuivre ! Hélas! les dieux me sont témoins Que mon cœur malheureux ne hait jamais moins.

IDAMANTE.

Quf>l bonheur est le mien! près de perdre la vie, Qu'il m'est doux de trouver Erixène attendrie I

ÉRIXKNE.

Oui, malgré mon devoir, je ressens vos malheurs, Et ne puis les causer sans y donner des pleurs : Je ne puis, sans frémir, voir le coup qui s'apprête. Je ne le verrai point tomber sur votre tête : Je vais quitter des lieux si terribles pour moi. Mais je n'y crains pour vous ni les dieux ni le roi : Non, je ne puis penser qu'avec tant d'innocence On ne puisse du ciel suspendre la vengeance.

IDAMANTE.

Ah ! plutôt, s'il se peut, demeurez en ces lieux, Où je vais apaiser la colère des dieux. Madame, s'il est vrai qu'lirixène sensible Ait laissé désarmer son courroux inflexible. Au nom d'un tendre amour, conservez pour le roi Cette même pitié que vous marquez pour moi. Le coup cruel qui va trancher ma destinée Tombera moins sur moi que sur Idoniénée :

4 4 IDOMÉNÉli;.

Il n'a que trop souffert d'un devoir rigoureux; ÎV'acoablez plus, madame, un roi si malheureux... Laissez-vous attendrir à ma juste prière; J'ose enfin implorer vos bontés pour mon père.

ÉUIXÈNE.

Ciel! qu'est-ce que j'entends, et que me dites-vous? Je sens, à ce nom seul, rallumer mon courroux. Lui, votre père ! 0 ciel ! après son vœu funeste, Gardez de proposer des nœuds que je déteste. Que jusque-là mon cœur portât l'égarement! Qui ? lui I... le meurtrier d'un père, d'un amanti Ma haine contre lui sera toujours la même : Je l'abhorre... ou plutôt je sens que je vous aime... Où s'égare mon cœur?... De ce que je me dois Quel oubli ! Mes remords ont étouffé ma voix... Quand je crois rejeter des nœuds illégitimes, Mon cœur.au même instant, respire d'autres crimes. Qu'ai-je dit ? quel secret osé-je révéler? Me resle-t-il encor la force de parler? Ah, seigneur, puisque enfin je n'ai pu m'en défendre, A d'éternels adieux vous devez vous attendre.

IDAMANTE.

Que dites-vous ? ô ciel ! Ainsi donc votre cœur Garde, même en aimant, sa première rigueur! Calmez de ce transport l'injuste violence. Votre amour est-il donc un reste de vengeance? Faut-il en voir, hélas! tous mes maux redoubler? Ne le déclarez-vous que pour m'en accabler? Ah ! cruelle, du moins au moment qu'il éclate, Cessez de m'envier le bonheur qui me flatte.

ÉRIXÈNE.

Si ce faible bonheur vous fiatte, il vous séduit : Sei;;neur, de cet aveu ma mort sera le fruit. Si je cède au transport où mon amour me livre, A ma gloire du moins je ne sais pas survivre. Mon malheureux amour passe tous mes forfaits ; Je ne survivrai pas à l'aveu que j'en fais. Faut-il jusqu'à ce point que ma gloire s'oublie! Ah ! seigneur ! cet aveu me coûtera la vie. Que le destin épargne ou termine vos jours. Oui, cet aveu des miens doit terminer le cours; El, quel que soit le sort que vous devez attendre, Je ne vous verrai plus, je n'en veux rien apprendre. Adif^M, seign^'^iir, adieu : qu'à jamais votre cœur Gatde le souvenir d'une si tendre ardeur.

Page 1