‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1074 sur 1518 · ARIANE, ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ARIANE, ACTE III, SCÈNE IV

Pour toi, pour m'attachcr à ta seule personne. J'ai tout abandonné, repos, gloire, couronuc; Et quand ces mômes biens ici me sont oiïerts. Que je puis en jouir, c'est toi seul que je perds. Pour voir leur impuissance à réparer ta perle. Je te suis, mène-moi dans quelque île déserte, Où, renonçant à tout, je me laisse eharmer De l'unique douceur de te voir, de t'aimer. Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde. Ce cœur me sera plus que l'empire du monde. Point de ressentiment de ton crime passe. Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est efface; C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.

THÉSÉE

Un si beau feu m'accable, il devrait seul me plaire; Mais telle est de l'amour la tyrannique ardeur...

ARIANE

Va, tu me répondras des transports de mon cœur; Si ma flamme sur toi n'avait qu'un faible empire. Si tu la dédaignais, il fallait me le dire. Et ne pas m'engager par un trompeur espoir A te laisser sur moi prendre tant de pouvoir. C'est là, surtout, c'est lace qui souille ta gloire ; Tu t'es plu, sans m'aimer,à me le faire croire; Tes indignes serments sur mon crédule esprit...

THÉSÉE

Quand je vous les ai faits, j'ai cru ce que j'ai dit. Je partais glorieux d'être votre conquête; Mais enfin dans ces lieux poussé par la tempête, J'ai trop vu ce qu'à voir me conviait l'amour, J'ai trop...

ARUNE.

Naxe te change'? Xh, funeste séjour!

Dans Naxe, tu le sais, un roi grand, magnanime. Pour moi, dès qu'il me vit, prit une tendre estime, Il soumit à mes vœux et son trône et sa foi; Quoi qu'il ait pu m'ofîrir, ai-je fait comme toi? Si tu n'es point touché de ma douleur extrême. Rends-moi ton cœur, ingrat, par pitié de moi-même, Je ne demande point quelle est cette beauté Qui semble te contraindre à l'infidélité ; Si tu crois quelque honte à la faire connaître. Ton secret esta toi; mais, qui qu'elle puisse être, Pour gagner son estime, et mériter ta foi, Peut-être elle n'a pas plus de charmes que moi. Elle n'a pas du moins cette ardeur toute pure. Qui m'a fait pour te suivre étouffer la nature ; Ces beaux feux, qui volant d'abord à ton secours. Pour te sauver la vie ont exposé mes jours; Et si de mon amour ce tendre sacrifice De ta légèreté ne rompt point l'injustice. Pour ce nouvel objet, ne lui devant pas tant. Par oîi présumes-tu pouvoir être constant? A peine ton hymen aura payé sa flamme. Qu'un violent remords viendra saisir ton àme, Tu ne pourras plus voir ton crime sans effroi ; Et qui sait ce qu'alors tu sentiras pour moi ? I Qui sait par quel retour ton ardeur refroidie Te fera détester ta lâche perfidie?

Tu verras de mes feux les transports éclatants;

Tu les regretteras, il ne sera plus temps.

Ne précipite rien; quelque amour qui t'appelle.

Prends conseil de ta gloire avant qu'être infidèle.

Vois Ariane en pleurs, Ariane autrefois

Toute aimable à tes yeux méritait bien ton choix;

Elle n'a point changé, d'où vient que ton cœur chan-

THÉSÉE. [ge?

Par un amour forcé qui sous ses lois me range. Je le crois comme vous ; le ciel est juste, un jour Vous me verrez puni de ce perfide amour; Mais à sa violence il faut que ma foi cède, Je vous l'ai déjà dit, c'est un mal sans remède.

ARIANE

\h ! C'est trop, puisque rien ne te saurait toucher,

Parjure, oublie un feu qui dut t'être si cher;

Je ne demande plus que ta lâcheté cesse.

Je rougis d'avoir pu m'en souffrir la bassesse.

Tire-moi seulement d'un séjour odieux.

Où tout me désespère, où tout blesse mes yeux;

Et pour faciliter ta coupable entreprise.

Remène-moi, barbare, aux lieux où tu m'as prise.

La Crète, où pour loi seul je me suis fait ha'ir,

Me plaira mieux que Naxe où tu m'oses trahir.

THÉSÉE

Vous remener en Crète! Oubliez-vous, madame. Ce qu'est pour vous un père, et quel courroux l'en-

(flamme?

Songez-vous quels ennuis vous y sont apprêtés?

ARIANE

Laisse-les-moi souffrir, je les ai mérités; Mais de ton faux amour les feintes concertées, Tes noires trahisons, les ai-je méritées? Et ce qu'en ta faveur il m'a plu d'immoler. Te rend-il cette foi que tu veux violer? Vaine et fausse pitié, quand ma mort peut te plaire! Tu crains pour moi les maux que j'ai voulu me faire. Ces maux qu'ont tant hâtés mes plus tendres sou-

[haits.

Et tu ne trembles point de ceux que tu me fais? N'espère pas pourtant éviter le supplice Que toujours après soi fait suivre l'injustice. Tu romps ce que l'amour forma de pi us beauxuœuds. Tu m'arraches le cœur, j'en mourrai, tu le veux; Mais quitte des ennuis où m'enchaîne la vie. Crois déjà, crois me voir, de ma douleur suivie, Dans le fond de ton àme armer, pour te punir. Ce qu'a de plus funeste un fatal souvenir. Et le dire d'un ton et d'un regard sévère, " J'ai tout fait, tout osé pour t'aimer, pour te plaire, J'ai trahi mon pays, et mon père et mon roi; Cependant vois le prix, ingrat, que j'en reçoi. »

THÉSÉE

Ah! Si mon changement doit causer votre perte. Frappez, prenez ma vie, elle vous est ofTerle. Prévenez par ce coup le forfait odieux Qu'un amour trop aveugle...

ARIANE

Ole-toi de mes yeux,

Page 1