‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1313 sur 1518 · LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE III

Et, puis-je me flatter que le soin que j'ai pris...

D. JUAN

Madame, à dire vrai, j'en suis un peu surpris; Rien ne devait ici presser votre voyage.

ELVIRE

J'yviensfaire sans doute un méciiant personnage; Et, par ce froid accueil, je commence de voir L'erreur où m'avait mise un trop crédule espoir. J'admire ma faiblesse, et l'imprudence extrême Qui m'a fait consentir à me tromper moi-même, A démentir mes yeux sur une trahison, Où mon cœur refusait de croire ma raison. Oui, pour vous contre moi, ma tendresse séduite. Quoi qu'on put m'opposer, excusait voire fuite. Cent soupçons, qui devaient alarmer mon amour. Avaient beau contre vous me parler chaque jour, A vous justifier toujours trop favorable. J'en rejetais la voix qui vous rendait coupable. Et je ne regardais, dans ce trouble odieux. Que ce qui vous peignait innocent à mes yeux; Mais un accueil si froid et si plein de surprise. M'apprend trop ce qu'il faut que pour vous je me Je n'ai plusà douterqu'un honteux repentir [dise; Ne vous ait, sans rien dire, obligé de partir. J'en veux pourtant, j'en veux, dans mon malheur ex- Entendreles raisonsde votre bouchemême. [Irèmc, Parlez donc, et sachons par où j'ai mérité Ce qu'ose contre moi votre infidélité.

D. JTAX.

Si mon éloignement m'a fait croire infidèle. J'ai mes raisons, madame, et voilà Sganarelle Qui vous dira pourquoi...

SGANABELLE.

Je le dirai"? Fort bien.

D. JUAN

n sait...

SGANARELLE

Moi? S'il vous plaît, monsieur, je ne sais rien.

ELVIRE

Hé bien, qu'il parle; il faut souffrir tout pour vous D. JUAN. [plaire.

Allons, parle à madame, il ne faut point se taire.

SCANARELLE.

Vous vous moquez, monsieur.

ELVIRE, à Sganarelle.

Puisqu'on le veut ainsi, Approchez, et voyons ce mystère éclairci. [dre... Quoi, tous deux interdits! Est-ce là pour confon-

D. JHAX.

Tu ne répondras pas?

SGANARELLE

Je n'ai rien à répondre.

D. JUAN

Veux-tu parler, te dis-je?

SGANARELLE

Hé bien, allons tout doux.

Quoi?

SGANARELLE, à D. Juan.

Monsieur.

D. JUAN. '

Redoute mon courroux.

SCANAUELLE.

Madame, un autre monde avec quelqu'autre chose. Comme les conquérants, Alexandre est la cause Qui nous a fait en hâte, et sans vous dire adieu, Décamper l'un et l'autre, et venir en ce lieu. Voilà pour vous, monsieur, tout ce que je puis faire.

ELVIRE

Vous plait-il, don Juan, m'éclaircir ce mystère?

D. JUAN

Madame, à dire vrai, pour ne pas abuser...

ELVIRE

Ah, que vous savez peu l'art de vous déguiser I Pour un homme de cour, qui doit avec étude De feindre, de tromper, avoir pris l'habitude, Demeurer interdit, c'est mal faire valoir La noble effronterie où je vous devrais voir. Que ne me jurez-vous que vous êtes le même. Que vous m'aimez toujours autant que je vous aime, Et que la seule mort, dégageant votre foi. Rompra l'attachement que vous avez pour moi? Que ne me dites-vous qu'une affaire importante A causé le départ dont j'ai pris l'épouvante. Que si de son secret j'ai lieu de m'offcnser, Vousavez craint les pleurs qu'il m'aurait fait verser. Qu'ici d'un long séjour ne pouvant vous défendre. Je n'ai qu'à vous quitter, et vous aller attendre. Que vous me rejoindrez avec l'empressement, Qu'a pour ce qu'il adore un véritable amant. Et, qu'éloigné de moi, l'ardeur qui vous enflamme, Vous rend ce qu'est un corps séparé de son àme? Voilà par où, de moins, vous me feriez douter D'un oubli que mes feux devraient peu redouter.

D. JLAN.

Madame, puisqu'il faut parler avec franchise. Apprenez ce qu'en vain mon trouble vous déguise. Je ne vous dirai point que mes empressements Vous conservent toujours les mêmes sentiments, Et que, loin de vos yeux, ma juste impatience Pour le plus grand des maux me fait compter l'ab- Si j'ai pu me résoudre à fuir, à vous quitter, [sence. Je n'ai pris ce dessein que pour vous éviter ; [mes. Non que mon cœur encor, trop touché de voschar- N'ait le même penchant à vous rendre les armes; Mais un pressant scrupule, à qui j'ai dû céder, M'ouvrant les yeux de l'àme a su mintimider. Et fait voir qu'avec vous, quelque amour qui m'eu- Je ne puis, sans péché, demeurer davantage, [gage, J'ai fait réflexion que pour vous épouser. Moi-même trop longtemps j'ai voulu m'abuser. Que je vous ai forcée à faire au ciel l'injure De rompre, en ma faveur, une sainte clôture. Où par des vœux sacrés vous aviez entrepris De garder pour le monde un éternel mépris. Sur ces réflexions, un repentir sincère M'a fait appréhender la céleste colère.

Page 1