SCÈNE VI MADAME JOBIN, LA COMTESSE, LE MAUQL'IS
MADAME JOBIX, <i Malkurinc.
Faites entrer ces dames dans l'autre chambre, j'irai leur parler incontinent.
LA COMTESSE
lié bien! ma chère madame Jobin, as-tu fait de ton mieux pour moi?
MADAME JOUL\.
Madame, VOUS nesongezpas que votre laquais est là. Sors, mon ami. Il faut qu'un laquais demeure à la porte.
LA COMTESSE
Laisse-le ici, je te prie. Quoique je me fie à toi, je mourrais de peur si j'étais seule, et il me faut toujours quelqu'un pour m'assurcr.
MADAME JOBIN
Que n'anienez-vous quelque demoiselle? J'en aimerais mieux dix qu'un seul laquais. Ce soutde petit.s esprits qui jasent de tout; et puis, comme je fais pour vous ce que je ne fais presque pour personne, je n'aimerais pas qu'on dit daus le monde que je me mêle de plus que de regarder daus la main.
C'est un laquais d'une fidélité éprouvée. A'e crains rien de lui. Qu'as-tu à me dire? Je tremble que ce ne soit rien de bon. J'en serais au désespoir; car je t'avoue que j'ai le cœur pris.
MADAME JOBIN
Je n'ai pas besoin que vous me l'avouiez pour le savoir. Mais plus vous avez d'amour, plus cet amour vous doit engager, non seulement à n'épouser pas un homme qui ne peut que vous rendre malheureuse, mais à lui conseiller de ne se marier jamais, car il n'y a rien que de funeste pour lui dans le mariage.
LA COMTESSE
Que nie dis-tu là? Quoi, les choses ne sepeuvenl détourner?
MADAME JOBIN
iSon, hasardez si vous voulez, c'est votre affaire.
Quand vous soull'rirez, vous ne vous. en prendrez point il moi.
LA COMTESSE
Mais encore, explique-moi quelle sorte de malheur j'ai à redouter.
MADAME JOBIN
Il est entièrement attaché à celui que vous aimez. S'il se marie, il aimera sa femme si éperdumcnt, qu'il en deviendra jaloux jusque dans l'excès.
La jalousie n'est point de so'n caractère.
MADAME JOBIN
Il sera jaloux, vous dis-je, et si fortement, f|ii'il ne laissera aucun repos à sa femme. C'est là peu de chose, voici le fâcheux : il tuera un homme puissant en amis, qu'il trouvera, un soir, causant avec elle. On l'arrêtera, et il perdra la tête sur un échafaud.
LA CO.MTESSE.
Sur un échafaud? Cela est l'ail. Je ne l'épouserai jamais.
MADAME JOBIN
Ce malheur ne lui est pas seulement infaillible en vous épousant, mais encore en épousant toute autre que vous. C'est à vous à l'en avertir, si vous l'aimez.
LA COMTESSE
Il ne faut point qu'il songe à se marier. Sur un échafaud ! Quand il serait le mari d'une autre, j'en mourrais de déplaisir. Mais tout ce que tu me dis est-il bien certain?
MADAME JOBIN
Je l'ai découvert par des conjurations (|ue je n'avais jamais faites. J'en ai moi-même tremblé, car il est quelquefois dangereux d'arracher les secrets de l'avenir; mais je vous l'avais promis, et j'ai voulu tout faire pour vous.
LA COMTESSE
Quel malheur pour moi de l'avoir aimé! Je ne l'épouserai point, j'y suis résolue; mais dis-moi, me pourrais-tu satisfaire sur une chose? Je voudrais savoir ce qu'il fait présentement.
Que gagnerais-je à vous dire ce que vous croiriez que je n'aurais deviné que par hasard? Apparemment il ne fait rien d'extraordinaire, et il n'est pas difficile de s'imaginer ce qu'un homme fait tous les matins.
LA COMTESSE
N'importe, cela me contentera, et je serai plus ferme à te croire, s'il demeure d'accord d'avoir fait ce que tu m'auras dit de lui.
MADAME JOBIN
Seriez-vous femme à ne vous point clVrayer?
LA COMTESSE
Peut-être.
MADAME JOBIN
Vous n'avez qu'à éloigner ce laquais, vous ver-
LA DEVINERESSE, ACTE 1, SCÈNE VIII
rcz de vos p.i'opres yeux ce que fait prcsenleineiit ■votre aiiianl. Mais ne ti-cmbicz pas, car eelui que je terai paraître d'abord est uu peu terrible.
LA CO.MTESSIi.
Corumcnt? Le diable! La seule pensée nie l'ait mourir de frayeur.
MADAME JOBIN
Il n'est point méchant, il ne faut qu'avoir un peu d'assurance.
LA COiMTESSE.
Je vous remercie de votre diable. Je ne voudrais pas le voir pour tout ce qu'il y a de plus jirécieux au monde.
MADAME JOBIN
Je retourne donc dans ma chambre, et viendrai vous dire ce que j'aurai vu.