DON BERTRAND DE CIGARRAL, ACTE II, SCÈNE IV
U. AI.VAR
C'est celle que j'adore, et qui me doit la vie. Je suis perdu, Guzuiau, si ihvmeu s'accomplit.
JACINTE, a Isabelle,
L'on vous a reconnue, et doa Alvar pâlit.
D. BKRTRAND.
Ma foi, je ne sais pas quel en fut l'exemplaire, .Mais vous avez bien là réussi, mon beau-père.
D. GARCIE
Ce qu'elle a de beauté pour le moins est sans fard.
D. BKHTRAXD.
Elle a l'œil à mon gré mignardcment hagard; Et si jamais en vers je dois peindre une belle, .\llez, je pourrai bien prendre patron sur elle.
ISABELLE, à Jiicillle,
As-tu jamais ouï discours plus ennuyeu.x"?
JACIXTE.
Écoutez don .Vlvar, il vous parle des yeux.
D. BERTHAND, a D. AlVar.
Est-elle laide? lié bien, le croyez-vous encore?
D. ALVAR
Elle est incomparable, et digne qu'on l'adore.
D. BERTRAND, a Isabelle.
Oyez-vous ce qu'il dit?
Don .\lvar est flatteur.
D. ALVAR, bus.
Tu m'avouerais que uon si tu voyais mon cœur.
D. BERTR.WD.
Vous me semblez parfaite autaut que les parfaites; Vous avez lesyeu.\ doux, les paupières bien faites; Qui ne vous aimerait, je le tiendrais pour sot. Ma foi, reniasquez-vous, ou je ne dirai mot. Visage découvert, je n'en sais par où prendre.
Votre entretien est tel que je n'ose y prétendre, Cessez de profaner un discours si poli.
D. BERTRAND, a D. Garde.
Vous l'avez bien instruite, elle a l'esprit joli. Son humeur toutefois me semble un peu rêveuse. Mon cousin, contez-lui quelque histoire amoureuse. Mais qui soit intriguée, et pleine d'incidents.
[A hnheUe, se (oncliaiil lejioni ai'ec la iiiaiii.'j
Vous verrez quel esprit s'enferme là-dedans, Jeu saurai dès demain l'aire une comédie, Que pour gage d'amour déjà je vous dédie; Vous diverlirez-vous à l'ou'ir?
Je le croi.
l). BERTRAND.
Dites donc.
D. ALVAR. {A pari.)
Je commence. Amour, seconde-moi.
En un jour de taureaux, borsMadrid, dans la plaine. Un cavalier suivait une route iucertaine, Lorsqu'un digne spectacle ayant frappé ses yeux. Réveilla tout à coup sou cspi-it curieux : Une dame, en sa taille à nulle autre seconde, Semblait pour être seule avoir lui tout le mondes
Et loin des jeux publics venir rêver exprès Oii le courant du fleuve offre un aimable frais. 11 s'arrête, et de loin surpris il examine Quel dessein peut avoir cette beauté divine, Qu'à son port il croit telle, et digne de l'ardeur Dont put un bel objet enflammer un grand cœur : Mais dans cette surprise il ne demeura giières, Qu'un fier taureau s'échappe, et force les barrières. Et de celle inconnue eût terminé les jours, S'il n'eût été du ciel conduit à son secours; Il s'avance, il s'écrie, et voit avecque joie Que toute sa fureur sur lui seul se déploie : Avec un peu d'adresse il évite d'abord ; Dans sa première rage une infaillible mort, j Tant que prenant son temps enfin il sait l'abatlrc, I Et le met d'un seul coup hors d'état de combattre. Quelle pouvait alors être celle beauté Qui se croyait encore à peine en sûreté? Il la voit toute pâle, et son charmant visage Cacher tous ses allraits sous un petit nuage; Mais s'étant rassurée au succès du combat, Cette même pâleur en rehaussa l'éclat, Avec qui la pudeur faisant un doux mélange, Aux yeux du cavalier la fil paraître un ange. Mais queischarmes nouveaux et quels ravissements, Quand son esprit parut dans ses remercimenlsl Avecque tant de grâce elle se piail à dire Qu'elle tient de lui seul le jour qu'elle respire, Que charmé d'un esprit et si^rompt et si vif. De son libérateur il devient sou captif; Dans ses yeux aussitôt sa passion éclate : En ce point toutefois elle se montre ingrate; Qu'osant de sa vertu former quelque soupçon, Elle reste obslinéo à lui cacher son nom : D'ingratitude en vain son reproche l'accuse, Une raison secrète est toute son excuse. Se découvrir à lui c'est se mettre en danger, Et s'il la veut enfin pleinement obliger, Il faut qu'il se résolve à taire sa victoire. Et qu'il n'en cherche point d'au trefruitquela gloire: Il s'engage au secret, il en donne sa foi. Et de celte parole il s'en fait une loi. Enfin elle le quitte, et joint une autre dame, Sans donner plus d'espoir à sa nouvelle flamme : Il les voit tout confus, d'un regard curieux, En s'éloignant de lui jeter sur lui les yeux. Il se donne à les suivre une peine inutile. Entrant dans le carrosse elles gagnent la ville. Où pendant quelques jours il tâche à découvrir Quel est ce cher objet qu'il a su secourir : Cependant un ami marié par promesse.
L'engage d'aller voir avec lui sa maîtresse; Mais quel sensible coup à son cœur enflammé, Lorsquen elle il connaît l'objet qui l'a charmé, Qu'il voit un autre heureux, et qu'euli non s'apprête, .\ l'enrichir bientôt de sa propre conquête! Il soupire, il lui parle, et devaut son rival, Sans qu'il s'en aperçoive, il lui coule son mal : Elle en parait surprise, il l'attendrit sans doute,