‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1489 sur 1518 · BRADAMANTE, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

BRADAMANTE, ACTE I, SCÈNE II

Tantôt contre Léon le champ doit être ouvert. Pourquoi ne prendre pas un diadème olîert, Et vouloir nous réduire aux mortelles alarmes Que nous donne pour vous le sort douteux des ar- Vous pouvez y périr, Léon est renommé. [mes?

BR.\DAMAXTE.

Je le sais, son courage est partout estimé, Mais à ce que je suis ta crainte fait injure. Je combats pour Roger, la victoire m'est sûre; Et ce bras toujours prêt à soutenir ma foi, Fera voir que lui seul était digne de moi.

DORALISE.

Si je ne craignais pas... Mais Léon qui s'avanc Mieux que moi là-dessus vous dira ce qu'il pense.

LÉON, BRADAMAiME, DOR.\.LISE.

LÉON

Madame, permettez, pour la première fois, Que je me plaigne à vous de vos injustes lois. Plus je touche au moment que j'y dois satisfaire. Plus je sens que mon cœur à moi-même est con-

[traire.

Pour lui votre conquête est le plus grand des biens, Mais, quand je m'y prépare, il en hait les moyens ; Et confusdans ses vœux qu'il approuve et rejette, Voulant vous acquérir, il craint ce qu'il souhaite. Non qu'un combat l'étonné, lisait trop de quel prix Est l'adorable objet dont on le voit épris. Viennent tous ces guerriers, dontla haute vaillance A rempli l'univers du renom de la France, Qu'ils m'osent disputer le nom de votre époux. Ferme, et sans m'étonner, je les attendrai tous: Et pour en triompher, malgré leur avantage, Il suffit que l'amour seconde mon courage. Mais ce même courage intrépide aux combats, Où contre mes rivaux je laisse agir mon bras. Ce courage si ferme, et que rien n'épouvante, Frémit, se laisse abattre au nom de Bradamante, Il se rend, il lui cède, et je n'ai plus de cœur Dès qu'il faut acquérir le nom de son vainqueur. Ah! Madame, changez une loi si cruelle, Ne désespérez point l'amant le plus fidèle; Et par mes seuls devoirs laissez-moi remporter Ce qu'en vous combattant je n'ose mériter.

BRADAMANTE

Prince, depuis un mois je vous ai fait connaître Quelle je fus toujours, et quelle je veux être. Vous m'aviez demandé ce temps pour m'engager A quitter un dessein que rien ne peut changer. A quoi que votre amour pour le rompre s'obstine. Ce n'est qu'à mon vainqueur que ma main se des- Et prêt à disputer la victoire entre nous, [Une; Le trouble qui vous gêne est indigne de vous. Mais je vois ce qui met ce trouble dans votre àme. Il vous paraît honteux de combattre une femme; Et c'est ne vous donner à vaincre qu'à demi,

Que de vous mettre en tête un si faible ennemi.

LÉON

Avec tout l'univers qui les vante, les prise, Je sais qu on craint partout Bradamante et Marphisc, Que leur valeurest rare, et qu'en plus d'un combat Des plus fameux exploits elle a terni l'éclat; Mais malgré tout le bruit que fait leur renommée. Où prendre un ennemi dans Bradamante aimée, Et comment se résoudre à combattre, à s'armer. Quand le cœur qui se rend n'est fait que pour aimer?

BRADAMANTE. [re.

Hé bien, seigneur, hé bien, si vous m'en voulezcroi- Nous ouvrirons le champ seulement pour la gloire. Pour rendre en ce défi tout égal entre nous. Renoncez au dessein de vous voir mon épou.x, EtoufTez un amour qui vous nuit, et me blesse. Nous pourrions joindre alors la valeur à l'adresse. Et voir qui de nous deux, dans ce noble intérêt. Avec plus de fierté soutiendra ce qu'il est.

LÉON

Et l'amour sur les cœurs prend-il si peu d'empire. Qu'au moment qu'on le veut on puisse s'en dédire? Du combat jusqu'ici j'ai voulu m'all'ranchir Pour faire agir mes soins, tâcher de vous fléchir; Mais tous ces soins n'ont fait qu'offrir mieux à ma Les rares qualités dont vous êtes pourvue, [vue Mon mal s'en est accru; le trait qui m'a blessé. Dans mon cœur plus avant s'est toujours enfoncé ; Et mes tristes devoirs n'ont servi qu'à me rendre Capable d'un amour et plus fort et plus tendre. Mais quelle est mon erreur, et que puis-je espérer De qui pour mon rival se plaît à soupirer? Ma tendresse a beau faire, un autre a pris la place, Roger, l'heureux Roger...

N'en dites rien, de grâce, 11 est absent, seigneur, et si quelque souci Vous le fait voir à craindre...

LÉON

Ah! Que n'est-il ici!

Pour empêcher mon cœur de se laisser abattre, Que n'ai-je, au lieu de vous, ce rival à combattre? Avec combien de joie et de ravissement Lui ferais-je éprouver...

BRADAMANTE

Vous parlez en amant.

Roger est dangereux, sa valeur est exlrême, Tout le monde lui cède, et Bradamante même; Cependant Bradamante a le bras, a le cœur Capable d'étonner le plus hardi vainqueur; Et ce triomphe heureux dontl'ardeur vous entraîne. Peut-être à l'obtenir aurez-vous quelque peine. La gloire est un grand prix, s'il m'y faut renoncer. Ce n'est que par ma mort qu'on m'y pourra forcer.

LÉON

Moi, vouloir votre mort ? Que dites-vous, madame? C'en est fait, je le vois, plus d'espoir pour ma flamme. J'avais cru, s'agissant de gagner votre cœur. Que vous n'affectiez point un combat de rigueur;

BRADAMANTE, ACTE 1, SCftNE IV.

Que en serait assez pour avoir celle gloire, Que sur vous par l'adresse on cherchàlla victoire, Et qu'où l'amour ne vainc que pour être soumis, Un triomphe cruel n'était jamais permis. Mais puisque vous voulez une entiôrcdéfaile, Il faut, madame, il faut vous rendre satisfaite. Après ce dur aveu je sais ce quejc doi. Vous n'aurez pas de peine à triompher de moi. Sans m'opposer au bras qu'arme tant d'injustice, J'irai de tout mon sang vous faire un sacrifice. Et, cherchant à mourir, présenter à vos coups Ce cœur que je n'ai pu rendre digne de vous. Du moins, comme à l'amour, ma triste vie est due. C'est par vous et pour vous que je l'aurai perdue ; lit j'aurai la douceur, dans mes derniers soupirs, D'avoir, en expirant, contenté vos désirs.

BRADA.MANTE. [de,

Seigneur.le sangn'eslpascequemoncœurdeman- Pour désarmer mon bras il suffit qu'on se rende. Et quand il vous plaira me dédaigner assez Pour rougirdu projet où vous vous abaissez, [dre Quelque juste sujet qu'un autre eût de s'enplaiu- Renonçant à l'amour vous n'avez rien à craindre. Maîtresse de ma foi, je réponds de vos jours.

LÉON

Continuez, madame, il vous vient du secours. Marphise qui paraît, affermit dans votre àme Le généreux mépris que l'on fait de ma flamme. Je vous laisse avec elle, et vais me préparer A ce qu'en vain encor je voudrais différer.

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