‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 199 sur 1518 · CI.ITON · texte numérisé non relu

CI.ITON

Aussi, monsieur, j'enrage Que vous mettiez pour lui vos talents en usage. Quand près de quelque objet vous jurez quelquefois, Quoiqu'eu pleine santé, d'être presque aux abois. Et que vous débitez les plus douces fleurettes Pour mieux peindre dos maux qu'à plaisir vous vous

[faites.

Je n'en murmure point, et je vois sans courroux, Dumoius si vous mentez,que vous mentez pour vous. Mais qu'un faible intérêt l'emportant sur le vôtre Vous fasse encor résoudre à mentir pour un autre. Comme si c'était peu pour vous de vos péchés... Car enfin, savez-vous ses sentiments cachés"? S'il est amant, peut-être est-ce à dessein de rire. Et vous irez jurer qu'il languit, qu'il soupire.

ORO.NTE.

J'ai pu m'en exempter, il m'était fort aisé. Et tout autre qu'Éraste eût été refusé; Mais, si ce même Éraste est frère de Lucie, L'une des trois beautés dont mon âme est ravie; Et, si par un effet de son heureux destin. De Dorotée encore il est proche voisin, Puis-je rien refuser à qui m'est nécessaire. Tantôt comme voisin, et tantôt comme frère?

CLITON

C'est prévoir debonne heure à tout, et d'assezloiu.

ORO.NTE.

Il n'est si sot ami qu'on n'emploie au besoin,

De ma facilité c'est la raison secrète;

Mais il faut voir enfin de quel air ou le traite.

CLITON

Peut-être s'en rit-on.

ORONTE

C'est comme je l'entends, Ou s'il est régalé, que c'est à ses dépens.

i< Pour prix de votre amour que vous peignez extrê- Éiaste, vous osez me demander le mien ; [me,

Quelquefois par bonté j'endure que l'on m'aime; Mais je prétends aussi qu'il ne m'en coiite rien.

Vous donner cœur pour cœur... »

{[1 prend son billi-l, et le confronte avec celni (\u'Eraste lai a laissé.)

Ai-jepris l'un pour l'autre?

CUTO.N.

Sans doute, ou ce billet ressemble fort au vôtre.

ORONTE

Jamais telle surprise à mes sens ne s'offrit : C'est ici mot pour mot tout ce que l'on m'écrit, Et je reconnais trop, plus je les étudie, Si j'ai l'original qu'Éraste a la copie. L'écriture est semblable, et ne diffère point.

CLITON

Vous êtes à peu près chaussés à même point.

N'importe, Dorotée a beau faire la fine.

Vous l'avez deviné, tout son fait n'est que mine;

Et l'orgueil de sa lettre à dessein affecté

Tend un piège secret à votre liberté;

Elle brûle, et l'amour lui seul l'a fait écrire.

\h ! si devant un maître un valet osait rire...

ORONTE

Non, je ne prétends point, Cliton, t'en empêcher; Ris, j'en rirai moi-même au lieu de m'en fâcher.

CLITON

Mettez le masque bas, déjà pour vous j'enrage : Que sert à mauvais jeu de montrer beau visage? Pestez, le mal redouble à qui se contraint tant; Vous êtes, Dieu merci, de vous assez content, [dre, El vous voir pris pour dupe où vous pensiez y pren- Croyez-moi, c'estun cas, monsieur, à s'aller pendre.

ORONTE

La pièce est délicate, et je ne cèle pas Qu'un sot en ce rencontre eût poussé force hélas, Et contre ces assauts manquant d'expérience. De sa maligne étoile accusé l'influence; Mais pour moi qui connais ce que c'est que d'aimer. De semblables revers ne peuvent m'alarmer; Si chaque objet me plaît, c'est sans inquiétude. Jamais de préférence, et point de servitude, Toujours prêt de le perdre, et de m'en détacher .Ku moindre événement qui me pourrait fâcher : Aussi quelque beau feu que je fasse paraître. Pour ne rien hasarder, j'en suis toujours le maître. Ainsi divers objets m'engageant chaque jour. Je me regarde seul dans ce trafic d'amour; Et chassant de mon cœur celui qui m'incommode, Si je sais mal aimer, du moins j'aime à la mode.

Conservez cette humeur, vous en aurez besoin.

L'AMOUR A LA MODE, ACTE I, SCftNE IV.

OllONTE.

Mon déplaisir, Clitoii, ne va jamais plus loin. Si l'une me trahit, l'autro me tient parole, Et j'ai, dans mon malheur, toujours qui m'en con- C'est là l'utilité d'aimer en divers lieux. [sole.

CLn'ON.

H.ylas, tant qu'il véeut, ne l'entendit pas mieux.

ORONTK.

Son humeur et la mienne ont quelque diiTérence; J'aime tant que l'on m'aime, et n'ai point d'incon-

[stance :

Mais quand, par un caprice, on songe à me quitter. Je suis trop mon ami pour m'en inquiéter; Je vois ce changement sans que mon cœur s'irrite. Et remplace aisément la part qu'on m'en raquilte. Ainsi je vis heureux : tant payé que tenu.

CLITON

Votre cœur, à ce compte, est d'un bon revenu?

OBONTE.

Tel qu'il est, de beaucoup il attire l'envie. Mais j'en dois la moitié tout au moins à Lucie.

CLITON

En ceci le partage est un étrange point, Donnez-le tout entier, ou ne le donnez point. Votre flamme autrement sera mal écoutée. Et Lucie agira comme a fait Dorotée.

ORONTE

Je n'ai pas lieu d'en craindre un pareil traitement, Lucie agit toujours avecque jugement.

Sa conduite est réglée, elle est modeste et sage, Et le plus défiant n'en prendrait pas ombrage; Je trouve seulement en elle un grand défaut.

CLITON

Quel est-il?

ORONTE

Elle m'aime un peu plus qu'il ne faut.

CLITON

Et ce défaut est grand?

ORONTE

Il est des plus notables.

Les querelles d'amour sont querelles aimables : Il est beau que l'objet qui nous tient sous sa loi Quelquefois à dessein soupçonne notre foi. C'est par là qu'en nos cœurs l'amour se fortifie. Il semble qu'il renaît quand il se justifie. [duit, Quelque désordre en nous qu'un reproche ait pro- II trouve un doux remède au pardon qui le suit; Quelque faveur nouvelle aussitôt l'accompagne. Et jamais l'accusé n'y perd tant qu'il y gagne. Mais lorsque d'un amant on remplit les souhaits. Comme l'on vit sans guerre, on ne fait point de paix ; L'amour triste et pensif va son train ordinaire, Servant ]iar habitude on perd tout soin de plaire. Point de délicatesse, et pour qui vit ainsi, [aussi, » C'est toujours," Vous m'aimez, et je vous aime Qui ne haïrait point ces grossières pratiques?

Vous y savez, monsieur, d'admirables rubriques. Pour y raffiner tant vous avez bien rêvé.

Page 1