SCÈNE I ORONTE, CLITON
ORONTE
Tu ne dis mot, Cliton? Quelle mélancolie
Fait qu'avec moi ce soir ta belle humeur s'oublie?
Je t'entends soupirer, et te plaindre à tous coups.
CLITON
Ah! monsieur.que ne suis-je aussi content que vous!
ORONTE
Il est vrai qu'affranchi d'accompagner Florame, Qui manque au rendez-vousoùrappelaitsallamme, J'y vais de mon côté l'esprit assez content.
CLITON
Je voudrais bien, monsieur, en pouvoir dire autant.
L'AMOUR A LA MODE, ACTE III, SCÈiNE II.
M;iis d'un rlraiiKe mal je sens la rude attaque-.
ono.NTiî.
De quel mal?
r.LITO.X.
Mon honneur est iiypocondriaque ; Et ce mal d'autant plus me tient avant au cœur, Que peu de médecins savent guérir l'honneur.
URONTE.
Je te crois; mais, Cliton, confesse-moi la dette, Tu le fâches de voir que je serve Lisette !
CMTON.
Au contraire, monsieur, si je suis en courroux. C'est bien plutôt de voir qu'elle se sert de vous.
OnONTE.
Simple, ne vois-tu pas que c'est ton avantage Qu'à SCS perfections je daigne rendre hommage, Que par là son mérite est en un plus beau jour, El que ma passion ennoblit ton amour?
CUTON.
C'estccquej'appréhende,et que, par votre adresse, Vous ne m'alliez donner des lettres de noblesse. J'ai peu d'ambition, monsieur, et franchement Je me passerais bien de l'ennoblissement.
OIIONTE.
C'est fort mal reconnaître une faveur si grande.
CLITON
Vous m'en faites cent fois plus queje n'en demande.
ORONTE
Va, ne te fâche point, avant qu'il soit huit jours, 4e pourrai te laisser paisible en tes amours; Ce temps en ma faveur fera bien des miracles. Et de ma part alors lu n'auras plus d'obstacles.
CLITO.N.
Tandis, pour m'obliger jusques à ce beau jour. Vous me ferez l'honneur d'ennoblir mon amour? Je vous devrai beaucoup.
ÛROXTE.
Plus que lu ne peux croire.
CLITON
Vos générosités vous mettront dans l'histoire.
OROXÏE.
Clilon, sans la flatter, Lisette a des appas, Dont, quelque effort qu'on fasse, on ne se défend A toute autre beauté mon amour la préfère, [pas; Et comme elle me plaît autant qu'elle fieut faire, Crois que c'est en user assez modestement Quede te l'emprunter pour huit jours seulement.
CLITON
Puisque vous y trouvez de si grands avantages, Prencz-Ia pour toujours, et redoublez mes gages. Aussi bien d'aujourd'hui j'en suis fort dégoûté : Vous avez à tel point enflé sa vanité. Que par mépris la gueuse oubliant sa promesse. Ne m'a point averti du nom de sa maîtresse.
ORONTE
Quoi, maraud, est-ce là le respect que tu dois A celle dont mon cœur pour aimer a fait choix?
CLITON
Ah, j'ai toil,niais, monsieur, quoique je la révère
Comme un objet fameux pour avoir su vous plaire, El qu'après le haut rang où votre amour la mel, Je n'en doive parler que la main au bonnet. Si dans quchiue logis jamais je la rencontre. Ou, ([u'en iiassantchemin, le hasard me lamontre, Ne puis-je |)oint alors, en toute humilité, .\vec tous les respects dus à sa (|ualité, Pour la remercier de ses humeurs gaillardes. Lui donner seulement trois ou quatre nazardes?
ORONTE
Alors, tu pourras prendre avis de ton courroux; Mais c'est ici le lieu de mes deux rendez-vous, El je suis fort trompé si je ne vois paraître, Malgré l'obscurité, Lucie à sa fenêtre; Clilon, qu'elle me plaît!
CLITO.X.
Mais Lisette encor plus?
ORONTR.
Non pas, quant à présent.
CLITON
Vous me rendez confus.
Pour le moins Dorotée...
ORONTE
Encor moins que Lisette.
CLITON
Je ne sais donc comment vous avez l'àme faite. Tout maintenant...
ORONTE
Vois-tu? dans mon alTection Je me repais fort pou d'imagination :
La beauté la plus vive et la plus éclatante Ne me chatouille plus sitôt qu'elle est absente. Mille attraits surprenants pourront m'avoir blessé, Qu'à trente pas de là c'est autant d'effacé; Du moindre éclat présent mon àme possédée Ne conserve aucun trait do sa première idée ; Et comme quelque objet dont je suive la loi. Je ne l'aime jamais que pour l'amour de moi. Mon cœur prend aisément une forme nouvelle, Et celle que je vois est toujours la plus belle.
CLITON
Donc, Lisette cessant de s'offrir à vos yeux...
ORONTE
Celles queje verrais me plairaientbeaucoup mieux. xMais il faut s'avancer, et la voix adoucie. Montrer un comir soumis aux charmes de Lucie.
Quand vous faites dessein de lui parler si doux. Vous souvenez-vous bien que vous êtes jaloux ?
ORONTE
Tu me fais à propos souvenir de mon rôle. Je vais sur le plaintif accorder ma parole.