IV NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE
Les relations des Corneille et de Jean-Baptiste Poquelin se dénouèrent cette fois presque aussitôt que nouées. Poquelin et ses compagnons revinrent bientôt à Paris où leur salle de spectacle devait être ouverte dans les derniers jours de l'année, mais la fortune ne devait pas encore leur sourire. Obligés de quitter le faubourg Saint-Germain, ils essayèrent du quartier Saint-Paul qu'avait habité la famille Béjard. Même déconfiture au quartier Saint- Paul qu'à la porte de Nesle. Salle vide et chambrées nulles. Sans Poquelin, la troupe aurait quitté la partie. Soit confiance en son étoile, soit dévouement à Madeleine Béjard, enchaînement de deux destinées prises l'une dans l'autre, il tenait tète à la mauvaise chance, cherchait des ressources, répondait des emprunts, si bien qu'un jour, en I64IJ, il se trouva écroué au Chàtelet sous le coup d'une dette de la compagnie.
Si le chef de ï Illustre théâtre n\va[t pas eu déjà, pour l'engager à quitter le nom paternel, l'usage ordinaire entre les comédiens de se donner brevet de gentilshommes, il avait une autre raison assez pressante pour l'y déterminer, la prévision d'une semblable catastrophe.
Enfin Molière disparut; l'exil l'emporla un peu de tous les côtés avec sa nouvelle famille ; mais Thomas Corneille n'oublia pas le passage de Molière à Rouen. La troupe ainsi que le répertoire répondaient trop bien à la distinction naturelle de ses goûts. Ce que voulait surtout réaliser la jeune compagnie, c'était l'idée qu'il se proposait lui-même, la comédie d'ingénieuse aventure entre des cavaliers généreux et des dames accomplies. Il était, lui aussi, de V Illustre théâtre, et, lorsque son éducation sous son frère fut achevée, il n'essaya pas d'entrer après lui dans le grand caractère du romain, il aima mieux le suivre du côté des maîtres de l'intrigue espagnole.
Pierre avait emprunté le sujet de son Cid à Guilen de Castro, celui du Menteur à Lope de Véga. Thomas fond ensemble deux comédies de Caldéron, les Engagements du hasard et Une maison à deux portes est difficile à garder; il en fil sa pièce de début sous le premier des deux titres.
C'était en 1647. Pierre Corneille avait ouvert l'aniiéeparlegrand succès de son HéracUus. Il n'eut sans doute qu'à présenter aux comédiens la pièce de son frère : les Engagements du hasard furent reçus; ils furent joués, non sans applaudissements; toutefois Thomas, qui gardait l'anonyme, attendit quatre ans pour les faire imprimer : encore le privilège ne fut-il pas accordé à son nom; ce fut Pierre Corneille qui le demanda au sien, par une sorte de surprise, pour quatre pièces nouvelles dont deux seulement étaient de lui, les deux autres de son frère.
11 faudrait avoir sous les yeux la première édition des Engagements du hasard; on s'assurerait par là si Thomas Corneille y mit simplement ses deux noms, ou si ce fut alors qu'il prit celui de M. de l'isle. A quelque moment qu'il l'ait pris, il lit bien.
On a pensé que Molière l'avait satirisé dans le Gros-Pierre de V École des Femmes, ce paysan glorieux :
Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier do terre, Fit creuser tout autour un grand lossé bourbeux Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
L'apparence y est, je ne le nie pas; en outre, que Molière ne se soit pas aperçu de la rencontre, la distraction n'est pas très vraisemblable, je l'avoue; mais ce qui le serait encore moins, ce serait que Molière, avec un nom qui ne lui appartenait pas à lui-même, n'eût pas
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permis à Thomas d'en porter un qui était le sien, et surtout que Molière eût pris pour une vanité ridicule la plus discrète des modesties.
Ce n'était pas de s'appeler AI. de l'isle comme le premier Gros-Pierre venu, c'était de s'appeler Corneille tout court, comme le grand auteur du Cid, qui eût été une usurpation de noblesse.
Une autre question plus délicate, M. Emile Picot l'a soulevée, serait celle-ci : cette confusion entre les œuvres des deux frères n'allait-elle pas à les mettre sur le même pied devant le droit d'auteur et à les faire payer, les unes comme les autres, par les comédiens au prix convenu de deux mille livres?
Si les comédiens et le public ne faisaient pas eux-mêmes la différence, pourquoi les deux frères l'auraient-ils faite ? et, quand cette égalité d'honoraires eût été une sorte de prime accordée aux chefs-d'œuvre de l'ainé, le père de la Tragédie française l'avait légitimement acquise. Aussi bien, tout se suivait. Tout était à deux ; on ne savait rien séparer dans cette maison bénie. Les deux frères ne travaillaient pas ensemble ; mais ils se consultaient à chaque instant. Tout le monde connaît la légende des deux chambres qui communiquaient par un judas. Pierre soulevait le judas, pour demander une rime qui s'obstinait à lui échapper; Thomas la lui envoyait par le même chemin. Enfin, le feu de l'activité était à la ruche. Pierre Corneille préparait les magnificences de son Andromède ; Thomas tirait encore de Caldéron son Feint astrologue. Pierre écrivait son Don Snnche d'Aragon qui n'est pas au-dessous du Ctd, dans ses belles parties ; Thomas recomposait, d'après l'original de François de Roxas, le burlesque personnage de Don Bertrand de Cigarral, qui fut la joie vingt fois renouvelée de la cour pendant la minorité de Louis XIV et que, près d'un siècle et demi plus tard, le chevalier de Mouliy regrettait de ne plus voir à la scène.
Parmi les drolatiques imaginations de l'auteur espagnol, la plus plaisante, au gré du traducteur, c'était le Cigarral qui s'obstine, en se mariant, à ne pas donner reçu de la dot et à vouloir donner reçu de la future. Il convient — le traducteur — que ce seul point d'extravagance l'aurait déterminé à traiter un sujet d'ailleurs assez faible et épuisé dès les trois premiers actes.
Thomas Corneille ne dit pas tout. Il y avait peut-être encore une raison pour que cette vision fantasque le frappât d'une façon particulière. En ce moment il venait de se marier luimême. Mariage de convenance d'ailleurs et d'opportunité, déjà fait avant qu'on y pensât, ainsi qu'il faut pour les laborieux qui ne prennent rien sur leur travail. Thomas épousait la sœur de sa belle-sœur, mademoiselle Marguerite Lampérière. Rien ne changeait dans les deux familles, presque dans les deux maisons. Plus que jamais tout y était en communauté. « Il y avait entre eux, dit 31. de Boze, parlant des deux frères, la plus parfaite union qui se puisse imaginer. Une estime réciproque, des inclinations et des travaux à peu près semblables, les engagements de la fortune, ceux mêmes du hasard, tout semblait avoir concouru à les unir. Nous en rapporterons un exemple qui paraîtra peut-être singulier. Ils avaient épousé les deux sœurs, en qui il se trouvait la même dilTérence d'âge qui était entre eux; il y avait des enfants de part et d'autre, en pareil nombre, ce n'était qu'une même maison, qu'un même domestique ; enfin, après plus de vingt-cinq ans de mariage, les deux frères n'avaient pas encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes, biens situés en Normandie dont elles étaient originaires comme eux, et ce partage ne fut fait que par une nécessité indispensable, à la mort de Pierre Corneille. »