‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 2 sur 1518 · II NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

II NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE

lorsque son frère était à Clitandre; neuf, l'année de la Veuve, de la Galerie du Palais et de la Suivante; dix, l'année de la Place Royale, onze, à l'Illusion.

Parmi tant d'applaudissements, de félicitations et de joies domestiques, dans cette maison pleine de lauriers naissants, on juge si l'enfance de Thomas Corneille devait être prévenue — c'est un mut de Racine — prévenue des grandeurs de la scène. Qui sait si on ne lui faisait pas réciter par cœur le brillant morceau d'Alcandre, par lequel se termine, à la gloire du théâtre, Y Illusion comique :

Aujourd'hui le théâtre Est en un point si haut que chacun l'idolâtre. Et ce que voire temps voyait avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les beaux esprits. L'entretien de Paris, le souhait des provinces. Le divertissement le plus doux de nos princes...

Qu'est-ce donc, quand le C/rf parut, l'année suivante, et que la tragédie française se révéla soudainement, dans sa dernière perfection, à ce coup de foudre du sublime?

Que le père des deux Corneille eût eu d'abord sur Thomas le dessein de le pousser aussi vers le barreau, la famille étant de robe: que Thomas lui-même, intelligence ouverte à tout, fût né avec d'autres aptitudes que l'invention de l'œuvre dramatique, n'importe ; en ce moment il ne pouvait y avoir pour lui d'autre vocation que l'enchantement du théâtre. Pierre, élève de rhétorique, avait, dit-on, remporté un prix de version latine avec un passage de la Pharsale traduit eu vers français; dès la rhétorique, je suppose, Thomas préluda bien mieux encore à son avenir; ce fut par une tragédie scolaire.

On sait l'éclat que la Société de Jésus donnait à ses distributions de prix. C'étaient de brillantes solennités qui attiraient un merveilleux concours du clergé, de la noblesse et de la magistrature. Il s'y donnait une représentation théâtrale du plus grand appareil. Les élèves y jouaient soit un des chefs-d'œuvre des deux antiquités grecque et romaine, soit un poème dramatique nouveau, un ballet môme, composés par un des professeurs de la maison. La gravure a souvent reproduit le bel aspect de ces spectacles, et les détracteurs de la comédie ont reproché à l'Ordre des Jésuites d'avoir répandu le goût du théâtre dans toute la province.

Le professeur désigné, cette année-là, pour écrire la pièce de la distribution, avait achevé son travail; les répétitions allaient commencer; mais, de son côté, le jeune Thomas avait traité le même sujet. Le maître eut la générosité de s'avouer vaincu par l'élève et demanda les honneurs de la représentation pour son vainqueur. A ce trait-là, j'aurais reconnu le Père Delidel; mais si c'eût été lui, Pierre Corneille n'aurait pas manqué de le dire. Ce qui est certain, c'est que Thomas fut joué, et comme il avait une mémoire prodigieuse, un grand talent pour réciter et pour lire — ces dons-là sont des dons de naissance — il n'est pas moins certain que le jeune écolier se joua lui-même. Auteur et acteur, il connut l'orgueil des applaudissements. Ce fut son premier pas dans la carrière du théâtre.

Ce pas-là une fois fait, avec de moins heureuses dispositions et dans des conditions moins favorables, il est assez rare qu'on recule. Le frère de Pierre Corneille n'était pas placé de manière à reculer. Dans ce temps des gloires littéraires de la Normandie, Rouen se piquait déjà d'un goût particulier pour le théâtre. Les bonnes troupes de campagne s'y''

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succédaient, lorsqu'elles ne s'y faisaient pas concurrence. L'hôtel de Bourgogne y venait donner des représentations. Quant à la troupe du Marais, il semble qu'elle venait s'y établir à peu près tous les ans, et que quand elle suspendait ses spectacles à Paris, c'est qu'elle était appelée dans la cité normande ou qu'elle allait y faire sa campagne accoutumée. Chaque fois donc que La Roque et ses camarades se transportaient à Rouen, soit qu'ils fussent reçus dans ces deux maisons jumelles de la rue de la Pie, dont chacune était la maison natale d'un des frères, soit que Corneille les visitât à leur théâtre, au jeu de paume des Braques ou à celui des deux Maures, Thomas les voyait en compagnie de son frère. II suivait leurs représentations. A mesure qu'il grandissait, il se liait avec eux, et le départ de la troupe n'interrompait pas leurs relations mutuelles. On restait en correspondance. Je me figure Pierre Corneille assez négligent à soutenir un commerce de lettres; mais Thomas apportait à ce soin l'empressement d'un jeune homme heureux de se rapprocher des beaux iBsprits et de recueillir les nouvelles du monde littéraire. Du reste, chacun des frères n'écrivait jamais qu'au nom des deux. Nous, disaient-ils toujours l'un et l'autre, par une touchante habitude de vivre et de penser ensemble. Ainsi posé auprès de son frère, ce qui étonne, ce n'est pas que Thomas Corneille dût se trouver porté un jour dans la voie du théâtre, c'est bien plutôt qu'il ne s'y soit pas engagé tout de suite.

Était-ce le génie de son frère qui l'arrêtait en l'éblouissant? Mais ce n'est pas au foyer même de ses rayons que se produit l'éblouissement du génie. Quant à craindre de ne pas s'élever aussi haut que son frère, Thomas Corneille était plus modeste et ne visait pas jusque-là. Le théâtre a des succès de tous les degrés. Entre 1041 et HJ42, si le jeune homme de dix-sept ans se prenait à perdre courage en regardant la Mort de Pompée ou le Menteur, il n'avait qu'à regarder YAlcidiane de Desfontaines, VAristolime de Levert, Xa Belle Égyptienne de Sallebray ou le Sac de Carthage de Puget de la Serre, et le courage lui revenait.

Un an de plus (1643), se dirige sur Rouen avec ses fourgons et ses mannes de costumes, une nouvelle troupe de comédiens qui s'y arrête. Cette troupe arrive de Paris où elle a déjà joué, sous le nom des Enfants de famille. Elle s'est dissoute, elle s'est reconstituée et se fait approprier un jeu de paume au faubourg Saint-Germain. En attendant, comme il est plus aisé de se donner un nom qu'une salle de spectacle, elle s'est déjà donné un beau nom, celui de V Illustre théâtre.

On reconnaît la seconde troupe des Béjard, dirigée par Madeleine et par Poquelin, ce « garçon » épris d'elle, qui s'appellera bientôt Molière.

L'illustre théâtre ! Un titre fait pour le théâtre de Corneille. Une société de comédiens qui s'était choisi un tel nom, qui s'était ainsi placée en quelque sorte sous l'invocation de l'auteur du Cïrf et d'ZTw'aee, ne pouvait pas allumer ses chandelles à Rouen, sans y représenter les pièces du grand poète. La troupe de la Béjard n'était pas une troupe ordinaire. Elle avait déjà la prétention de prendre sa place à côté de celles de l'hôtel de Bourgogne et duMarais. Que Poquelin eût déjà fait pour elle quelqu'une de ces farces auxquelles il dut, quinze ans plus tard, de rentrer victorieusement à Paris, je n'incline pas à le croire; son goût et celui de ses camarades était surtout à l'héro'ique, même dans la comédie. Ils n'avaient pas alors à leur répertoire le Menteur qui n'était pas encore publié; mais ils avaient Mélite, la Place Royale, l'Illusion comique, et les grands chefs-d'œuvre; ils les jouaient avec un soin d'exécution qui leur était particulier, avec cette élégance de costumes qui distingua toujours la troupe de Molière entre les autres troupes.

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