SCÈNE IV D. LOPE, JACINTE, BLANCHE
JACINTE
Quoi ! don Lope, est-ce vous dont l'abord indiscret D'un amour si caché vient rompre le secret? Entrer ainsi chez moi sans crainte de mon père, Sonl-ce là ces serments d'aimer, et de vous taire? Sont-ce là ces respects? Est-ce là cette foi? Enfin, don Lope, enfin, est-ce vous que je voi?
D. LOPE
Oui, madame; et chez vous si j'ose ainsi paraître. Ne me soupçonnez point d'être parjure, ou traître; Toujours ce grand mérite est l'objet de mes feux. Toujours mêmes respects accompagnent mes vœux; Et s'il m'était permis, lorsque j'ai tout à craindre... JACINTE. [traindre.
Parlez, parlez, don Lope, et sans plus vous con- Aussi bien ces respects sont pour moi superflus; Et qui n'a plus d'honneur ne les mérite plus.
D. LOPE
Je vous entends, madame, et le sort qui m'accable Cherche dans vos malheurs à me rendre coupable.
Un vif ressentiment vous fait déjà penser Que qui sait votre honte aurait dû l'effacer; Et ce n'est pas pour plaire à votre âme affligée. Que m'offrir à vos yeux sans vous avoir vengée. Mais sur un bruit confus qui m'apprend vos en- Jugez ce que j'ai pu, jugez ce que je puis : [nuis. Si ce bruit répandu, si ce confus murmure M'eut appris l'ennemi, comme il a fait l'injure. Son trépas ou le mien vous eût déjà fait voir Que don Lope vous aime, et qu'il sait son devoir; Mais ne pouvant d'ailleurs en tirer de lumière. C'est, madame, de vous quejattendsgràceentière. En acceptant mon bras pour finir vos malheurs. Apprenez-moi quel sang doit essuyer vos pleurs.
JACINTE
Et ne voyez-vous pas qu'en une telle offense Vous feriez peu pour moi d'en prendrela vengeance, Et qu'oser s'y servir d'un secours étranger, C'est en punir l'auteur, et non pas se venger? Ce sang de l'offenseur qu'un tel affront demande, Il faut que l'offensé lui-même le répande; Que le sien tout ému d'un spectacle si doux. En le voyant couler, bouillonne de courroux. Et qu'un tel mouvement dans sa source agitée, Purge l'indignité qu'il aura contractée.
D. LOPE
Mais quandl'âges'oppose...
JACINTE
Ah! cessez d'y songer; Pour venger une injure, il faut la partager; Etl'onvoit raremcntqu'unvieillard qu'on affronte. Sur un autre qu'un fils puisse épargner sa honte.
D. LOPE
Comme un fils la partage, un fils peut l'effacer!
JACINTE
Sans doute qu'il le peut; mais que sert d'y penser? Don Alvar n'étant plus...
D. LOPE
Ah ! permettez, de grâce, Que de ce frère mort j'aille tenir la place. Et que m'offrant pour fils à don Sanche outragé. Je tâche à rendre ainsi son malheur partagé. Il demande du sang, et brûlant d'en répandre. J'en acquerrai le droit si je deviens son gendre. Et le mien par l'hymen dans le sien confondu, Devra celui d'un lâche à son honneur perdu. Voilà ce que pour vous l'amour me porte à faire; Et si jusques ici ma flamme a dû se taire. Je crains peu qu'un refus fasse rougir mon front. Quand je lui veux pour dot demander son affront.
JACINTE
Si de ces sentiments votre âme est prévenue. Apprenez qu'en m'aimantvousm'avezmal connue. Et que je porte un cœur assez fier, assez haut, Pour se dérober même à l'ombre d'un défaut. Je vous aime, il est vrai, maisl'auriez-vous pu croire. Sans croire en même temps que j'aime votre gloire. Et que de son éclat je suis jalouse au point De vivre sans bonheur pour n'en triompher point.
LES ILLUSTRES ENWEMIS, ACTH I, SCÈNE V.
Ne vous flattez donc plus d'une vaine espérance Qui blesse votre honneur, dont ma vertu s'on'cnsc. Si j'eusse hier estimé le bonheur d'être à vous, Je vous dois aujourd'hui refuser pour époux, Kt ne pas m'cxposer à ce reproche infâme, Que le manque d'honneur me rendit votre femme. Non, aucun n'ani-a droit de publier un jour Que don Lope à ce prix acheta mon amour; Que bien qu'elle fut due à sou mérite insigne. Je ne pus être à lui que quand j'en fus indigne, Et qu'enfin il fallut, pour mériter sa foi. Qu'il trouvât quelque chose à su|)pléer en moi.
D. LOPE
Quoi, vous refuseriez un cœur qui vous adore?
JACIXTE.
Quoi, je pourrais souffrir ce qui me déshonore?
D. I.OPE
J'assure votre honneur, et c'est là vous aimer.
JACINTE
Je conserve le vôtre, et c'est vous estimer.
D. I.OPE
Hélas! Que cette estime est contraireàma flamme!
JACINTE
Accusez-en le ciel, sans m'en donner le blâme.
D. LOPE
Que vous secondez bien sa funeste rigueur!
JACINTE
Assez mal, et sans doute aux dépens de mon cœur! Mais ma raison s'égare, et ce cœur trop sincère...
BLANCHE
Madame.
JACINTE
Qu'est-ce, Blanche?
BLANCHE
Alonse et votre père...
JACINTE
Entrons ici, de grâce, et surtout gardez bien Que de cette entrevue on ne soupçonne rien.
D. SAiNCHE, ALONSE.
D. SANCH«.
Quel funeste conseil vous voulez que j'embrasse ! Consentir qu'il me voie et qu'il me satisfasse!
ALONSE
Mais enfin cent raisons vous y doivent porter. Que servirait encor de vous les répéter? Outre que son pouvoir égale sa noblesse...
D. SAXCHE.
Endurer qu'il triomphe ainsi de ma faiblesse?
ALONSE
Je vous l'ai déjà dit, il est au désespoir Que par de faux rapports on l'ait pu décevoir. It'iiiie indigne vengeance il dut prévoir l'issue. Il dut moins s'emporter, mais l'otrense est reçue.
D. SA^'CHE
Et, de grâce, son nom?
ALONSE
Quand vous m'aurez promis D'accepter un accord qui vous doit rendre amis.
D. SANCHE
Quoi, mon lâche ennemi, lors môme qu'il s'accuso, En serait quitte ainsi pour quelque vaine excuse; Et, tant que je vivrai, l'on verrait sur mon front Les traits mal elfacés d'un si sanglant affront?
ALONSE
Donc, s'il pouvait s'offrir une voie assez prompte Par où de votre injure il partageât la boute, Et, qu'attirant sur lui l'affront qu'il vous a fait, De cotte violence il démentît l'effet?
D. SANCHE
Comment la démentir, si loin de s'en défendre...
ALONSE
Ne le pourrait-il pas, se faisant votre gendre? Votre honneur dans le sien alors intéressé, Confondant l'offenseur avecquu l'offensé, L'hymen ayant uni son sang avec le vôtre, La pureté de l'un rendrait l'éclat à l'autre? Puisqu'on ne vit jamais dans un même sujet Subsister d'un affront, et l'auteur, et l'objet.
D. SANCHE
Ah! Si par celle voie un sang impur se change, Il vaut bien mieux choisir un gendre qui me venge.
ALONSE
Ne pouvant le choisir que sous de rudes lois, A moins quede descendre, êtes-vous sur du choix? D'ailleurs cet ennemi que vous voulez connaître, Est d'un rang qu'on respecte et qu'on craindra peu t- Et ce rang dans la cour lui don ne un tel appui, [être; Que peu voudrontpour vous s'engager contre lui.
D. SANCHE
Quoi donc, c'est seulement on lui donnant ma fille Que je puis rétablir l'honneur de ma famille?
ALONSE
V croyez-vous trouver un remède plus doux?
D. SANCHE
Il est mon ennemi, j'en ferais son époux!
Ce remède est pour moi pire que le mal même.
ALONSE
11 le faut violent quand le mal est extrême. Mais enfin résolvez, si je n'obtiens ce point, Son nom est un secret que vous ne saurez point.
D. SANCHE
A quelle indignité me voulez-vous contraindre?
ALONSE
Je sais ce que je fais, cessez de vous en plaindre, Mais ne m'en croyez pas, et d'un esprit remis. Allez sur cet accord consulter vos amis.
D. SANCHE
Je veux que leur aveu réponde à votre attente : .Mais qui m'assurera que ma fille y consente. Que son esprit soumis cède sans résister?
Il)