‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 686 sur 1518 · SCÈNE V GAMMA, SOSTRATE · texte numérisé non relu

SCÈNE V GAMMA, SOSTRATE

CAMMA

Ton silence, Sostrate, a droit de me confondre, Sinorix a parlé, c'est à loi de répondre. Le temps presse, on menace, et, sans plus différer, Ou pour l'un ou pour l'autre il faut te déclarer. Si mon cœur est pour toi d'un prix assez insigne. S'il remplit tes désirs, tu peux t'en rendre digne; Mais aussi c'est un bien qui doit peu te flatter, Si tes vœux incertains u'oseiil le mériter; Car enfin, quoique espoir dont ma main t'entrelicn- Tu ne peuxl'obtenir saus faire agir la tienne; [au Et je m'apprête en vain à couronner ton feu. Si Siuatus vengé ne m'en donne l'aveu.

SOSTBATE.

Madame, il est aisé, par mon désordre extrême. De juger des combats que je sens en moi-même; Non que j'aspire enllu qu'à mériter un bien Sans qui tout m'est fatal, sans qui tout ne m'est rien ; Mais dans la passion dont le transport vous guide. Quand j'en vois les moyens, je demeure stupide. Je me perds, et ne jjuis convaincre ma raison Qu'il se doive acquérir par une trahison. Ouvrez les yeux, madame et, sans trop vous en croii'e. Jetez-les sur les soins que je dois à ma gloire.

Si j'aime Sinorix, il n'est point de bienfaits Dont il n'ait JMsiiu'ici prévenu mes souhaits; Ses bontés chaque jour se fontpourmoi paraître, Je puis ce que je veux, c'est mon roi, c'est mon maître. Et si j'ose sur lui porter de làclies coups, Me souiller de son sang, suis-je digne de vous?

CAMMA

Oui, tu res.puisqu'enfin c'est en servani ma haine Que tu peux égaler le destin d'une reine, Et trouver dans l'éclat d'un illustre projet A réparer l'affront du titre de sujet.

Crois-tu qu'à l'écouter je me fusse abaissée. Si je n'eusse pu voir celte honte effacée. Et su, pour m'enhardir à recevoir ta foi. Que qui perd un tyran est au-dessus d'un roi? Renonce à cette gloire, et quitte un avantage Qui peut-être jamais n'a touché ton courage. Si tu le dédaignais, pourquoi te déguiser. Et différer toujours à me désabuser?

SOSTRATH.

J'ai promis, il est vrai, c'est ce qui fait ma peine, Mais j'ai cru que l'amour fléchirait votre haine, Et que pour en calmer les transports éclatants, 11 fallait seulement avoir recours au temps.

CAMMA

Dis itlutôl qu'alarmé de l'amour de ton maître. Ton feu désespérait d'oser jamais paraître. Et que ta passion, corrompant Ion devoir. Sacrifiait ses jours à ce manque d'espoir. L'ardeur dont lu flattais ma noble impatience. Par ton seul intérêt s'offrait à ma vengeance, Et tu consentais moins, par cet accord fatal, A punir mon tyran, qu'à perdre ton rival. Alors tu n'avais point cette vertu timide Quitremblcàvoirmon cœur le prix d'un parricide; Et ta flamme aisément convainquait la raison, Qu'il pouvait s'acquérir par une trahison. Aujourd'hui seulement qu'un faible stralagèrae Fait promettre au tyran de me céder si j'aime, Tu veux être fidèle, et lui garder ta foi, Sur l'espoir de nie rendre aussi lâche que toi. Son aveu d'un beau choix me laissant la puissance, Tu crois qu'en ta faveurj'oublierai ma vengeance. Et que, d'un fol amour secondant le pouvoir. Je t'aiderai moi-même à trahir mon devoir? Mais, gravé dans ce cœur, où rien ne le partage, Apprends que l'effacer est un pénible ouvrage. Et que je plains en toi, si ton feu l'entreprend. L'inutile vertu que cet espoir te rend.

SOSTRATE

Ah! Que me dites-vous?

CAMMA

Ce que je te dois dire.

Que jamais sur ton cœur la gloire n'eut d'empire, Elqu'un lâche intérêt, qu'il vient de mettre au jour, La rend traître ou fidèle au gré de ton amour.

SOSTRATE

Hé bien, pour épargner ce soupçon à ma gloire, 11 faut oser ici ce qu'on ne pourra croire,

GAMMA , ACTi: III, SCÈNE I.

ÉtoufTcr dû l'amoiii' h; charme le plus doux, El vous donner l'exemple à Iriompher de vous. Deux Jurandes passions nous portent à l'exlrôme, Nous leur déférons tout, vous haïssez, et j'aime : Trahissons-en l'attente, et, pour nous signaler, Consentons l'un à l'autre à nous les immoler. Par un effort illustre, et digne d'une reine. Renoncez à l'espoir qui soutient votre haine; Et de mes sentiments triomphant à mon tour, Je renonce à l'espoir qui soutient mon amour. Ainsi, nous nous ferons égale violence, Vous haïrez toujours sans désir de vengeance. Sans chercher qu'à haïr, sans vouloir d'autre bien ; Et j'aimerai toujours sans aspirer à rien. Mais, las! Dans cet accord, à bien voir ce que j'ose, Vosmauxapprochent-ilsde ceux que je m'impose? Si la vengeance prête, il vous la faut trahir, Il vous reste du moins la douceur de haïr. Outre qu'un fort mépris que la haine suggère A quelque charme en soi qui peut vous satisfaire, Puisque, quelque ennemi dont on soit outragé, Qui peut le dédaigner en est assez vengé; Mais, dans l'effort cruel que j'ose me prescrire, Sur quelle juste attente adoucir mon martyre. Et de quoi me flatter dans l'horreur d'un devoir Qui me laisse l'amour, et m'arrache l'espoir? Être privé de l'un, lorsque l'autre demeure. C'est languir, ou plutôt c'est mourir à toute heure; Et qui conçoit ce mal dans un cœur amoureux, Avouera que de tous c'est là le plus afîrcux. Jugez si m'y soumettre, ayant su le connaître, C'est vous offrir assez pour lesjours de mon maître. Et si j'ai mérité qu'on m'accuse en ce jour, D'être traître ou fidèle au gré de mon amour.

GAMMA

Le rare et sûr moyen d'éblouir ma vengeance ! Les maux que tu te fais ne sont qu'en apparence: Et cet espoir pour toi si fâcheux à quitter, Sur quelque heureux revers te peut toujours flatler. Mais puis-je à Sinatus, sans me noircir d'un crime N'accorder pas le sang qu'il attend pour victime. Et laisser sa vengeance à décider au sort, N'est-ce pas devenir complice de sa mort?

SOSTRATE

Toujours sur cette mort vous croyez votre haine.

GAMMA

Non, non, le crime est sûr, et l'injure certaine;

Sinatus, mais trop tard connut la trahison, ! Et, tout prêt d'expirer, m'avertit du poison. I Sur ce funeste avis, cent marques évidentes t M'en donnèrent dès lors des preuves trop constan- 1 Et le tyran, depuis, lui-même en a fait foi [tes ; I Quand quittantla princesse, il soupire pour moi :

J'en sais trop, et ton zèle en vain le justifie.

SOSTRATE

L'apparence souvent abuse qui s'y fie; Et contre Sinorix c'est un faible garant Que d'avoir seulement le soupçon d'un mourant.

GAMMA

Va, si l'indice est faible, ose pour sa défense Me répondre qu'en lui j'outrage l'innocence. Je t'en veux croire seul: mais aussi souviens-toi Que s'il n'est point coupable, il est digne de moi.

SOSTHATK.

.\h ! C'est pousser trop loin un effort magnanime. Vous lui rendez justice à le croire sans crime, Mais...

GAMMA

Mais tes vœux ardents à lui sauver le jour,

Languiront, si je songe à payer son amour?

SOSTRATE

Madame...

GAMMA

Il me suffit. Puisque c'est te déplaire. Porte-lui ma réponse, et dis-lui qu'il espère. Que mon cœur n'aime rien, et que, dans peu, sa foi, Peut, selon ses souhaits, attendre tout de moi.

Page 1