SCÈNE VI FAUSTE, SÉVÈRE, FLAVIE
FAUSTE
Quel dessein vous engage à rechercher ma vue? Est-ce trop peu pour moi du tourment qui me lue ; Et, quand à sa rigueur je n'ai pu m'arracher. Venez-vous pour m'en plaindre, ou melereprocher?
SÉVÈRE
Madame, pour commettre une telle injustice, Je dois trop de respect à mon impératrice. Elle est digne du choix qui la rend ce qu'elle est, Je le suis de la mort dont j'ai reçu l'arrêt; Et si de mes regards la langueur indiscrète Lui fait de ma disgrâce une plainte secrète. Le pressant désespoir qu'ici je viens aigrir, Ne lui laissera pas longtemps à la souffrir.
FAUSTE
Que, Sévère m'offense, et que, malgré son zèle, La plainte qu'il étouffe en est une cruelle! Ne la contraignez point, et, pour vous soulager, Dites que pour un trône il est beau de changer. Dites que son éclat m'ayant l'âme charmée. Votre perte à ce prix ne m'a point alarmée. Que j'ai couru moi-même à l'infidélité ; Le reproche est bien juste, et j'ai tout mérité.
SÉVÈRE
Quand le ciel vous élève au rang le plus insigne, Est-ce vous offenser que vous en trouver digue? Je l'ai dit, et les dieux me sont ici témoins Si j'ai cru que pour vous ils pussent faire moins ; Mais les transports affreux où, sans cesse, m'expose Des honneurs qu'on vous rend la déplorable cause. Sont des maux que peut-être, adorant vos appas. Pour prix de mon amour je ne méritais pas. Mon cœur ne peut s'offrir cette funeste image Sans en trembler d'horreur, sansen frémirderage. J'aime, on veut que j'espère, et, par un coup fatal. Je vois tout ce que j'aime au pouvoir d'un rival, Mon malheur fait sa gloire,il triomphe; ah! madame, Avez-vous bien conçu ce tourment dans mon âme, Et, si son triste excès semble vous étonner, [ner? L'avez-vous pu comprendre, et m'y voir condam-
FAUSTE
Oui, je l'ai pu, Sévère, et prête à m'y contraindre, J'ai vucesmauxatfreuxquivousrendenlàplaindre, De votre amour trahi j'ai vu le désespoir. J'en ai vu tout l'excès, mais j'ai vu mon devoir; Et quelques durs malheurs où ce devoir me livre. Je n'ai pu balancer un moment à le suivre. Non qu'à ses tristes lois on m'ait vue obéir,
Qu'il n'en ait à mon creur coûte plus d'un soupir. Comme vous en teniez la conquête assez chère, Il en fit votre bien par l'ordre de mon père; El peut-être jamais il ne l'eût retiré. Si pour vous l'arracher il ne l'eût déchiré. Vous en voyez l'elfet dans ce désordre d'âme Qui suit le souvenir d'une si belle flamme; El le trouble où je suis est un aveu secret. Que réduit à vous perdre, il vous perd à regret.
SÉVÈRE
Triste soulagement dans un mal sans remède I Votre cœur est un bien que mon amour possède. Et, quand il me tient lieu de cent trônes offerts. On me l'ôte à regret, mais enfin je le perds. Accablé du devoir qui veut qu'on le retire, Qu'importe qu'il se rende, ou bien qu'on le déchire? La violence est-elle une plus douce loi. Et pour me l'arracher en est-il plus à moi? Non, non, de vos bontés ces preuves obligeantes Ne font que rendre encor mes douleurs plus pres-
[santes ; Plus votre amour me tient ses charmes découverts, Plus ma rage s'augmente à voir ce que je perds; Au lieu de me montrer qu'en un sort si contraire, Je dois tous mes malheurs au seul ordre d'un père, Qu'à cet ordre à regret vous avez obéi. Dites-moi, s'il se peut, que vous m'avez trahi. Vous montrant insensible à tout ce que j'endure, Prêtez à ma raison le secours du murmure. Affectez des mépris dont l'oulrageant aveu. Affaiblissant ma perte, en console mon feu; Et, puisque le devoir a bien su vous apprendre A m'arracher ce cœur où j'eus droit de prétendre, Partout ce que la haine a de plus obstiné. Arrachez-moi l'amour que vous m'avez donné. Mais que dis-je? Les maux à qui ma vertu cède Égalent-ils l'horreur d'un si cruel remède ? ■Puisqu'enfin voire cœur en daigne soupirer. Laissez-les-moi, ces maux, je veux les adorer. Au repos le plus doux j'en préfère la peine, Si pour la voir finir il me faut votre haine; Vos mépris combleraient les rigueurs de mon sort , Madame, pardonnez à ce confus transport. Je cède, et me dérobe à l'erreur qui m'abuse; Je veux et ne veux pas, je demande et refuse. Je trouve un nouveau mal où je crois voir un bien; Mais, hélas! en est-il pour qui n'espère rien?
FAUSTE
Oui, Sévère, il en est; et, quoiqu'en apparence Vous puissiez dans vos maux garder peu d'espé- Le temps et la raison où l'on doit recourir, [rance. Sauront vous assurer les moyens d'en guérir.
SÉVÈRE
Ainsi, cette raison à votre aide appelée, D'un si beau feu trahi vous aura consolée, Et ce qu'en voire cœur l'amour avait tracé. N'a plus rien que déjà le temps n'ait effacé ?
FAUSTE. [sent,
C'est ce qu'ilsont dû faire, et, quoi qu'ils mepropo-