SCENE V ÉmXÈNE, DÉMÉTRIUS, PHÉNICE
ÉRIXÈNE.
Ah! Prince, il n'est plus temps d'opposer à l'orage L'illustre fermeté d'un généreux courage; Dans le pressant péril qu'il force à redouter, Ce n'est qu'en lui cédant qu'on l(î peut éviter. Persée au désespoir de cette préférence, Qu'emportent vos vertus sur l'heur de sa naissance, Blessé de leur éclat, s'en forme contre vous Tout ce qui peut aigrir l'esprit le plus jaloux. Le peuple ici vous aime, et Rome vous estime, Si c'est gloire pour' vous, ce n'est pas moins un crime; Et ce crime est de ceux dont, par la trahison, Un lâche ambitieux se peut faire raison.
DÉMÉTRIUS
Madame, je sais trop jusqu'où la jalousie Porte l'indigne ardeur dont son âme est saisie. Et que pour me noircir il répand en tous lieux Ce que la calomnie a de plus odieux ; Mais, qui d'un noir dessein se connaîtincapablc, Dans un autre jamais ne le trouve croyable ; lit si mon frère...
ÉRIXÈNE.
En vain vous voulez vous flatter.
Sa haine avecquemoi vient encor d'éclater. De ses vœux mal reçus l'injurieuse audace En a poussé l'aigreur jusques à la menace; Et, pour porter le coup prêt à lever le bras, .i'ai découvert qu'il cherche à corrompre Didas. Tous ceux en qui le roi semble avoir confiance Sont déjà contre vous de son intelligence, Didas seul l'embarrasse; et, s'il peut le gagner. Le sang n'aura plus rien qu'on lui voie épargner.
DÉMÉTRIUS
Didas auprès du roi plus que tous est à craindre, Mais, madame, à trembler voulez-vous me contraia- Évité-je par là le péril que je cours? [dre,
ÉRIXÈNE.
Du moins l'éloignement vous offre du secours. Fuyez, prince, fuyez, la foudre est toute prête, A son indigne éclat dérobez votre tôle. Rome où, presque en naissant, vous fûtes élevé, Par elle avec plaisir vous verra conservé ; L'asile est sûr pour vous.
DÉMÉTRIUS
Quel outragea ma llammc!
Moi, fuir! Moi, vous quitter !
ÉRIXÈNE.
Il le faut.
DÉ.MÉTRIUS.
Ah ! Madame, Ai-jerien à prévoir dont les funestes coups Approchent de l'horreur de m'éloigner de vous? Si vous l'avez pu croire, est-ce ainsi que l'on aime?
ÉRIXÈNE.
En vous le conseillant j'agis contre moi-môme.
PEllSÉli ET DÉMliTRIUS, ACTE H, SCÈNE I.
Mais, quoique votre vue ait de quoi me charmer, Qui se cherche en aimant n'est pas digne d'aimer.
UKMIJTHIUS.
Hélas! Madame, hélas! Quand le sort nous accable, Est-ce aimer comme il faut qu'être si raisonnable ? Pour moi, dans les revers dont je suis combattu, Je ne me pique point d'avoii' tant de vertu. Vous voirestic seul bien qui peut llaller ma flamme. Avant que j'y renonce ou m'arrachera l'àme ; ]
Et, quoi qu'on entreprenne, il me sera plus doux j De mourir à vos yeux que vivre loin de vous. j
ÉHIXi.NE.
Ne vous aveuglez point quand le mal est extrême. !
DÉMÉTRIUS. I
Mais, madame, songez que mon frère vous aime, Et que dans la douleur de se voir dédaigner, Pour agir sans obstacle, il tâche à m'éloigner. Quoiquedesestransporlsvotre craintesoupçonne. Ils sont pour votre cœur plus quepour la couronne. Et cherchent, en mettant ses menaces au jour, A chasser un rival qui nuit à son amour.
ÉRIXÈXE.
Si cet amour vous gêne, il me blesse, il m'irrite ; Mais lorsqu'ensa faveur le roi me sollicite, Mon cœur au plein mépris n'ose s'abandonner, Tant que votre péril a de quoi m'étouuer. Fuyez donc, et par là dissipant la tempête, Laissez libre i'éclat où ma haiue s'apprête. Il verra de quel air j'en soutiendrai le cours, Quandje n'aurai plusrienàcraindre pour vos jours.
DÉMÉTRICS.
Qu'à lenvi contre moi la terre au ciel s'unisse, 11 me peut être aisé d'en braver l'injustice. M'aimez- vous"?
ÉRISÈ.XE.
Quand mon cœur se voudrait démentir, Ce soupir échappé n'y pourrait consentir. Mais, encore une fois, prince...
DÉSIÉTRICS.
Mon heur suprême C'est devoir, c'estd'ouïr quemaprincessem'aime; Et comme pourma flamme il n'est point d'autre bien , Après ce doux aveu je n'écoule plus rien.