ANTIOCHUS, ACTE IV, SCÈNE II
Qu'à nos yeux la plus rude à peine est assez forte; Mais, pour vouloir haïr, on n'en aime pas moins. L'ardeur de se venger, par là, de ce qu'on aime, Hausse le prix d'un cœur vainement attaque; Et sentir dans ce trouble une colère cxirêmc, C'est moins le dédaigner que venger sursoi-mème La honte de l'avoir manqué.
Ainsi, ne prétends point avoir éteint ta flamme Parce brûlant courroux qui te défeud d'aimer; Le vif ressentiment qui l'élouffe en ton âme. Ne fait que l'assoupir pour mieux se rallumer. La seule indifférence est la marque certaine D'un cœur que la raison ou soulage, ou guérit; Et, loin que les transports de colère et de haine De ce cœur indigné puissent calmer la peine, C'est de quoi l'amour se nourrit.
Cependant, quand l'hymen étonne ta constance. Que ta lâche vertu frémit de ton devoir. T'oseras-tu vanter de cette indifférence Qui fait seule acquérir ce que tu crois vouloir"? T'apprend-elle à céder à l'oubli nécessaire De tant de vœux secrets que tu te crus permis; Et dans l'instant fatal qu'un destin trop sévère T'avertit que demain tu dois ton cœur au père, Peux-tu ne point songer au fils ?
Dures extrémités, où l'âme partagée...
STRATONTCE, PHÉNICE.
PHÉNICE
Madame, savez-vous que vous êtes vengée? En vain Antiochus se flattait d'être heureux, La flère Arsinoé n'en peut soufl'rir les vœux ; Et, si le roi prétend user de sa puissance. Elle sait comme il faut signaler sa constance ; C'est assez qu'à Tigrane elle ait donné sa foi. Voilà ce qui se dit.
STRATONICE
Et que résout le roi?
PHÉNICE
Pour vaincre ses refus on croit qu'ill'ait mandée ; Mais, dans le pur amour dont elle est possédée. Les ordres violeuls qu'elle va recevoir N'en feront dans son cœur qu'affermirle pouvoir.
STHATOXICE.
Qu'importe du succès à mon âme alarmée? Pour refuser d'aimer n'est-elle point aimée? Et, quoique sa fierté brave l'ordre du roi. Eu vois-je moins ailleurs ce que je crus à moi ?
PHÉiNICE.
L'amour d'Antiochus n'a pu trop vous surprendre; Mais,commeàson hymen vous ne pouviez préten-
[dre.
C'est du moins quelque charme à votre esprit ja-
[loux.
De le voir dans ses vœux aussi trompé que vous.
Que tu pénètres mal l'ennui qui me surmonte! Si le prince est trompé, Phéniee, ill'est sans honte; Et n'a point à rougir de s'être répondu Du succès qu'à sa flamme il croyait être dû. Il savait qu'à Tigrane Arsinoé fidèle Verrait avec chagrin qu'il soupirât pour elle; Et poursuivant un cœur pour un autre enflammé. Il aimait assuré de n'être point aimé.
Mais qui n'aurait point cru qu'une secrète flamme M'avait abandonné l'empire de son âme?
De ses yeux interdits la confuse langueur Semblait de son destin m'expliquer la rigueur; A ses souhaits pour moi rien ne pouvait suffire, Il parlait, s'égarait, et craignait de trop dire. S'il allait quelquefois jusques à m'admirer, Se taisant tout à coup je l'oyais soupirer ; Et de son feu secret j'avais pour assurance Ses regards, ses soupirs, sa crainte et son silence: Cependant j'ai trop cru ce silence trompeur, Xh ! Si tu connaissais tout ce que souffre un cœur, Quand au gré de ses vœux se flattant d'être aimée, On croit ouïr son nom et qu'une autre est aom- PHÉNicE. [mée...
C'est sans doute un chagrin qu'on ne peut concevoir; Mais de quoi peutse plaindreun amoursans espoir? Que perd-on en perdant ce qu'on n'a pu préten- STRAToxicE. [dre?
La gloire d'avoir pris ce qu'on avait cru prendre, Et de pouvoir du moins ne se point reprocher Qu'on ne méritait pas ce qu'on a su toucher. Outre que dans le rang où le ciel m'a fait naître. Je rougissais d'un feu que je sentais s'accroître; Et, pour en consoler ma sévère fierté, Je voulais m'excuser sur la fatalité, Voir le même ascendant par uneégale amorce. Forcer Antiochus de même qu'il me force. Et pouvoir imputer mes vœux trop enflammés Au penchant invincible où nous étions formés. Mais, lorsqu'à mon destin le sien est si contraire, Il semble que sa flamme ait été volontaire. Et que mon cœur exprès, pour memlier le sien. Se soit permis des vœux dont je n'attendais rien. Peut-être, hélas! peut-être à m'expliquer trop prom- De ces vœux indiscrets j'ai découvert la honte, [pie. J'ai pu lui donner lieu de s'en apercevoir. De voir toute mon âme, et c'est mon désespoir.
PHÉNICE
Sur ce scrupule en vain votre fierté s'alarme, 11 aime Arsinoé, cet amour seul le charme: Son cœur à cette idée entièrement rendu, Quoi que vous ayez dit, n'aura rien entendu; Et loin de voir pour lui que votre âme enflammée...
STRATONICE
Ah ! Pour le remarquer que ne m'a-t-il aimée ? Et quand à s'enhardir mon feu lui donnait jour.