SCÈNE I SÉLEUCUS, ARSINOÉ
SÉr.EUCL'S.
Princesse, enfin c'est trop vous en von loir défendre, Il est temps de céder, il est temps do vous rendre, Le beau feu dont pour vous mon fils est consumé, Ne le rend pas peut-être indigne d'être aimé. Ne dites point qu'ailleurs votre main est promise, Pour le bien de l'État l'inconstance est permise ; Et Tigrane à sou prince immolant son espoir. Par ce trait de vertu vous en fait un devoir.
ARSINÛÉ.
Tigrane de votre ordre a beau voir l'injustice. Vous parlez, commandez, il faut qu'il obéisse; Mais, seigneur, notre sexe a souvent le malheur D'embrasser la révolte avec plus de chaleur. Comme au rangque je tiensc'est une peine extrême De pouvoir se résoudre à prononcer qu'on aime, Quelques charmes d'ailleurs qui flattent nos sou- Qui l'a dit une fois ne s'en dédit jamais. [baits. Par d'invinciblesnœuds,pardesecretes flammes, Sans nous, sans notre aveu le ciel unit nos âmes ; Et sur l'heureux rapport qui fait ce doux lien, Tigrane est votre choix, j'y puis régler le mien.
Il le fut, je l'avoue, et j'avais lieu de croire Que votrehymen pour lui n'étaitpointtrop de gloi • La sienne qu'élevaient mille fameux exploits, [rc. Pour grand que fût ce prix, autorisait mon choix; Mais plutôt que céder, quand lui-même il vous cède: Verrez-vous tout périr sans secours, sans remède; Et mon trône pour vous esl-il d'un si bas prix, Qu'il ne mérite pas que vous sauviez mon fils?
ARSINOÉ
.S'il est quelque remède oii le mal semble extrême, Vo.usiecberchezen moi quand il l'adanslui-même; Et que de ses ennuis il voit la guérison. S'il ose consentir à croire sa raison.
SÉLIÎUCUS.
C'est en vain qu'il l'écoute, en vain qu'il la veut Plutôt que n'aimer plus il cessera de vivre, [suivre, Pour étouffer sallamme, il n'est rien qu'il n'ait fait, La langueur qui le tue en est le triste effet; Toutà l'heure en mes bras pâmé, plein de faiblesse, Chacun l'a vu céder à l'ennui ([ui le presse; On craint tout pour sa vie, et contre votre roi...
ARSINOÉ
Mais, pour donner mon cœur, ce cœur est-il à moi?
SÉLEUCUS
Si votre amour se plaint d'un effort si funeste. Accordez votre main, le ciel fera le reste. Et le temps au devoir prendra soin de fournir
La force du penchant qui n'a ])u vous unir. D'un prince infortuné prévenez la disgrâce. Il y va de ses jours, son destin les menace, Sauvez-le, sauvez-moi. Pour l'obtenir de vous Faudra-t-il qu'on me voie embrasser vos genoux?
ARSINOÉ
Ce serait trop, seigneur, et ce haut caractère...
SÉLEUCUS
Si c'est trop pour un roi, c'est Iroppeuijourun père, Qui d'un fils aux abois plaignant le triste sort. Abandonnerait tout pour empêcher sa mort. J'en vois le coup certain dans ces dures contraintes Dont votre ingrat refus redouble les atteintes. Ce n'est qu'abattement dans ses sens désolés, Et, s'il périt enfin, c'est vous qui l'immolez.
ARSINOÉ
Cet amour qu'à nos yeux il tâche de contraindre. Mérite la pitié qui vous porte à vous plaindre; Mais par quel droit, seigneur, m'exposer aujour-
[d'hui Al'horreur d'un tourment dontvous tremblez pour
[lui?
Même sort esta craindre où règne même flamme. Ce qui perce son cœur doit déchirer mon âme ; Et, dans l'ardeur d'un feu qui n'ose attendre rien, S'il languit sans repos, qui répondra du mien? J'aime, et quand cet amour par votre ordre a su Je n'ai pointàrougir de le laisserparaîlre. [naître, Tigrane a des vertus dont le secret pouvoir Par mes vieux les plus doux prévenait mon devoir; Mon cœur sur un appui si fort, si légitime. Se livra, sans scrupule, à toute son estime; Et ces je ne sais quoi dont je me vis charmer, [mer. Sont des nœuds que vous-même eûtes soin de for- Pour me promettre ailleurs puis-je en rompre la SÉLEUCUS. [chaîne?
L'effort est grand sans doute, et j'en conçois la Maislorsqii'.Vntioihus àla mortse résout, [peine, L'Etat soulTrc en sa perte, et vous lui devez tout.
ARSI.\OÉ.
L'amour qu'on a flatté jusqu'à lui tout promettre. Aux maximes d'État a peine à se soumettre; Et, pour sauver un fils, quoique tout semble doux. Je n'en veux point, seigneur, d'autre juge que vous. Strafonice vous charme, et vous sentez pour elle Tout ce qu'un rare objet attend d'un cœur fidèle; Dans cet excès. d'amour prêt à la posséder, Si le prince l'aimait, la pourriez-vous céder; Je réponds de me vaincre, assurez-m'en l'exemple.
SÉLEUCUS
Jamais douleur n'aurait de matière plus ample, J'oserai l'avouer; mais le ciel m'est témoin Que pour sauver mon fils j'irais encor plus loin, Je ne réserverais sceptre ni diadème.
ARSINOÉ
C'est promettre en grand cœur, le fcriez-vous de SÉLEUCUS. [même?
Me punissent les dieux, s'il m'en fallait presser, L'exemple vous est sur? Qui vous fait balancer?