LAODICE, ACTE III. SCÈNE III
Kst-il plus dangereux pour venir de plus loin ? '
ARIARATE.
J'aurai le même cœur; mais, à quoi qu'il m'anime, Que peut-on espérer contre un roi légitime? Qui saura, malgré vous, malgré tous nos projets. Gagner, en se montrant, le cœur de ses sujets?
LAODICK.
Hé bien, si vous craignez qu'à sa vue on ne cède, C'est un mal où peut-être il est quelque remède.
ARIAIiATE.
En est-il quand déjà son nom seul en ces lieux...
LAODICK.
V^ous ne m'entendez pas, il faut m'expliquermieux. La rigueur me l'ail peine, et, depuisque je règne, Si pour ma sûreté je souiïre qu'on me craigne. Contre mille ennemis de ma grandeur jaloux. J'ai toujours essayé les moyens les plus doux. Aussi lente à punir que prompte à faire grâce. Il m'a suffi cent fois d'en désarmer l'audace, Tantj'ai conçu d'horreur, dès mes plus jeunes ans, Pour la sévérité qu'exercent les tyrans. Mais, il faut l'avouer, s'agissant de l'empire, Comme c'est à lui seul que tout mon cœur aspire. Si pour le conserver il faut armer mon bras. Un peu de sang versé ne m'épouvante pas. Quoi, vous lerait-il peur? Vous pâlissez, cescmble?
ARIARATE.
Oui, madame, il est vrai, je pâlis et je tremble; Et quand le sang d'un fils est l'unique moyen...
LAODICE
Il faut donc voir répandre et le vôtre et le mien? Ce choix seul est à faire, il s'agit de résoudre ; C'est à nous, ou d'attendre, ou de lancer la foudre, Elle est inévitable à quiconque de nous N'osera, par scrupule, en prévenir les coups. Si mon fils ne périt, notre perte est certaine.
ARIARATE.
Voussuiveziestransportsoùle soupçonvoiis mène; Mais de quoi ne peut pas le sang venir à bout? Croyez- vous que ce fils...
LAODICE
Il faut vous dire tout; Aussi bien avec vous, dont l'âme est un peu tendre, Qui s'explique à demi ne se fait pas entendre. Sachant mes intérêts, vous jugerez de moi. J'eus six fils qu'en mourant me laissa le feu roi. Par divers accidents des six les cinq moururent, Peut-être avez-vous su quels fàcheuxbruitscouru-
[rent.
J'en dédaignai l'outrage, et crus de tels malheurs. Puisque j'étais au trône, indignes de mes pleurs. Dans le charme secret d'un si brillant partage, Pour me l'assurer mieux je mis tout eu usage ; Ariarate à Rome en otage élevé.
Pouvait me le ravir s'il n'était enlevé. J'en donnai l'ordre exprès, sa mort fut résolue; .Mais je vois que les dieux ne l'avaient pas conclue, Qu'un lâche m'a trahie, etquedemon projet
.Ariarate et Rome ont su tout le secret. C'est à vous là-dessus à voir ce que peut faire Ln fils trop convaincu de l'orgueil de sa n)ère. Si j'immolai sa vie à laideur de régner, Pour régnera son tour voudra-t-il m'épargner? C'est mon sang, et ce sang du trône est trop avide Pour trembler à l'aspect d'un simple parricide; Et bientôt, si par moi ce fils n'iUait détruit, Sur mes propres leçons on l'y verrait instruit. Il faut, il faut le perdre, et je m'y vois réduite, Avec Aquilius on dit qu'il est sans suite, Vous ne pouvez avoir d'ennemis que les miens. Et qui veut s'en défaire en trouve les moyens.
Ah! Pour rompre un projet à ses jours si funeste. Souffrez qu'il s'abandonne à l'espoir qui lui reste, El que, pour vous fléchir, ce prince infortuné Vous oppose par moi le sang dont il est né. Croyez, en m'écoutant, que c'est lui qui vous prie. Qu'en regardant sa mère il la cherche attendrie. Et qu'enfin à vos pieds il vous dit par ma voix, c< Accordez-moi la vie une seconde fois. Je vous suis odieux. Mais, quoi ?Qui vousanime? Être né votre fils n'est pas un si grand crime. Daignez lui faire grâce en faveur d'un respect Que jamais rien de moi ne vous rendra suspect, Prenez-en pour garant la foi sincère et pure Qu'à la face du ciel ma tendresse vous jure. Cette foi que jamais les plus durs changements... »
LAODICE
Lorsqu'il s'agit du trône, on se fie aux serments? Ne vousy trompez point, quandil se pourrait faire Qu'à ce fils comme à vous le crime put déplaire. Qu'une vertu pareille eût pour lui môme appas. Dans ce qu'il sait de moi, je ne m'y fierais pas. Je dis plus. Quand j'aurais une entière assurance Qu'il dût laisser toujours le trône en ma puissance. Toujours comme sujet me soumettre son sort. J'aurais la même ardeur à poursuivre sa mort. Pour en tenir l'arrêt et juste et légitime, 11 suffirait de voir qu'il fait grâce à mon crime. Et que je périrais si, par un noble effroi. Il ne refusait d'être aussi méchant que moi. Ainsi, je ne puis voir cette mort assez prompte, Ne fût-ce que pour voir un témoin de maboule. C'est par là que son sort est toujours combattu. Je dois craindre son crime, ou ha'irsa vertu, Et chercher dans son sang la sûreté du nôtre. Pour me sauver de l'un, ou me punir de l'autre. Enfin, plus de réplique, il faut vous déclarer Et choisir qui des deux vous voulez préférer. Si du sang à verser vous émeut, vous fait peine. J'en sais qui sans scrupuleen croiront une reine, El qui pour un seul crime exigé de leur foi, Ne dédaigneront pas de régner avec moi. Mais avant qu'emprunter d'autresbrasque le vôtre, Songezbienquesouvent un crime en presse un au- Et que vous ayant dit à quoi je me résous, [Ire, Le trône seul peut être un asile pour vous.