LE FEINT ASTROLOGUE, ACTE III, SCÈNE IL
PHILIPIN, à D. Fernanil.
Elle dit bien, monsieur, songez à l'obliger.
D. FERNAXD, à PAiHpiH.
Je crois qu'elle a dessein de me faire enrager. Deviner sa pensée! Est-elle raisonnable ! Et suis-je pour cela magicien ou diable?
Payez encore un coup de galimatias,
Et dites de grands mots qu'elle n'entende pas.
D. FERNAND, à Léonor.
Sans vouloir feindre ici, je confesse, madame, Que je puis pénétrer les secrets de votre âme, Voir à nu votre cœur, lire dans votre sein; Mais sachez quepour vousje m'emploieraisen vain, Si vous ne témoignez, par un récit sincère, Votre consentement à ce qu'il faudra faire : Peut-être tàchez-vous de voir par cet essai. Si je suis ce qu'on dit, et si ce bruit est vrai ; Mais gardez d'empêcher l'effet de ma science. Il y faut une entière et pleine confiance : J'ai mes règles à part, et n'agis pas toujours Selon qu'apparemment les astres ont leurs cours : La force de mon art passe un peu l'ordinaire; Et pour vous en donner une preuve bien claire. Je vais vous découvrir, si vous le souhaitez, Quelle est votre pensée, à quoi vous la portez, Si votre cœur est libre, ou quel objet l'enflamme. Et ce que vous avez de plus caché dans l'àme ; Mais aussi, cela fait, ne me demandez rien, Je ne puis rien pour vous.
LÉOXOR.
Quel malheur est le mien.
Qu'il faille me résoudre à vivre infortunée, Ou rougir du récit oii je suis condamnée! J'aime, et le digne objet qui règne sur mon cœur Par cent et cent devoirs s'en est rendu vainqueur ; Mais encor que pour lui j'eusse un amour fort ten-
fdre ; Il m'a quittée enfin pour s'en aller en Flandre, Avec tant de mépris, que, sans me dire adieu, II a pu se résoudre à partir de ce lieu. On me vient toutefois d'apporter cette lettre, Qui me promet encor ce qu'il m'osa promettre. Et m'assurant pour lui d'un immuable amour. Me fait avec ardeur souhaiter son retour : Je brûle de le voir ; et quoiqu'on apparence. L'effet de ce désir passe toute puissance. J'ai su que par votre art de tous si fort vanté. Vous pourriez surmonter cette difficulté. Et dès ce même soir faire à mes yeux paraître Celui qui de mon âme a su se rendre maître. Ainsi, si d'un beau feu jamais la noble ardeur Pour un objet aimable échauffa votre cœur. Par l'amour, par ce dieu que chacun appréhende Ne me refusez point ce que je vous demande.
D. FERNAND, à Philipin.
Que lui pourrai-je enfin répondre là-dessus"? PHILIPIN à D. Fernand.
Appelez au secours le grand Nostradamus.
D. FERN'AND
Le vieillard astrologue était moins redoutable.
PHILIPIN.
Dites-lui qu'il faut faire un pacte avec le diable.
D. FERNAND, d Léonor.
Madame, je ne sais pour qui vous me prenez, Ni ce que de mon art vous vous imaginez, Car où prétendez-vous que je puisse aller prendre Un homme que vous-même avouez être en Flandre?
LÉONOR
Ah! Vous faites encor des prodiges plus grands. Votre pouvoir peut tout, j'en ai de sûrs garants.
PHILIPIN, bas.
J'en eusse osé jurer.
Croyez qu'on vous abuse, L'impossibilité seule fait mon excuse, Mon art pour vous servir n'estpoint assez puissant ; S'il faut faire à vos yeux paraître un homme absent, C'est ce qu'on ne fait point par simple astrologie; Ces fantômes parlants ne vont que par magie. Dont la noire science étant sujette aux lois, D'un courage bien noble est rarement le choix. D'ailleurs, la vision est fort mélancolique D'un esprit enfermé dans un corps fantastique; Cette apparition pleine d'horreur en soi Fait pâlir bien souvent les plus hardis d'effroi, Et vous y manqueriez sans doute de courage.
LÉONOa.
Non, non, de mon amant si ce spectre a l'image, Dans cette vision, dans ce charme trompeur J'aurai plus de plaisir que je n'aurai de peur : Mais vous vous défiez peut-être d'une femme, Et croyez qu'un secret soit mal sur...
D. FERNAND
Non, madame; Car je l'avoue enfin, puisque vous m'en pressez. Pour remplir vos souhaits mon savoir peut assez, Et si j'ai dit d'abord qu'il m'était impossible. C'est parce que j'y trouve un obstacle invincible : Vous m'avez dit qu'en Flandre est cet amant heu- Ainsi je ne puis rien, la mer est entre deux, [reux. Cet élément sauvage à mes charmes s'oppose. Et fait de mon refus la vraie et seule cause.
LÉONOR
Cet obstacle de mer est facile à lever, Car de longtemps en Flandre il ne peut arriver. Puisque depuis huit jours ayant quitté la ville, A Burgos quelque temps sa présence est utile, Un procès l'y retient.
D. FERNAND, à Philipin.
A ce coup m'y voici.
PHILIPIN, n D. Fernand.
C'est depuis peu qu'on croit don Juan loin d'ici : Si c'était lui, monsieur?
D. FERNAND, il Philipin.
Cela pourrait bien être.
Sans nous trop engager, tâchons de le connaître. S'il est ainsi, madame, il reste seulement