‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 949 sur 1518 · SCÈNE IV ANNIBAL, NICOMÉDE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV ANNIBAL, NICOMÉDE

NICOMÉDE.

Seigneur, n'enviez point à ma reconnaissance La gloire d'un départ qui fait votre assurance; Et soulTrez qu'en aveugle obéissant au roi. Je cherche à m'acquitter de ce que je vous doi. A moins oser pour vous je ferais mal connaître L'heureux fruit des leçons de mon illustre maître; Et que c'est sous lui seul que l'on peut à son choix Apprendre les vertus les plus dignes des rois.

AN.NIBAL.

Si mes faibles avis ont eu l'heur de vous plaire, Ce me doit être, prince, une gloire trop chère, Pour pouvoir consentir que mes fiers ennemis Me dérobent l'cfTet que je m'en suis promis. Vous n'irez point à Home.

NICOMÉDE.

Ah! seigneur, prenez garde...

ANNIBAL

Ne vous alarmez point de ce qui me regarde, Je sais par où je puis tourner l'esprit du roi, J'en réponds.

KICOMÈDE.

Mais, seigneur...

ANNIBAL

De grâce, écoulez-moi.

LA MORT DANNIBAL, ACTE II, SŒSi: IV.

J'eus toujours pour vous, prince, une tendresse ex-

[IrOmc ; Etvouscousidcranl comme un autre moi-même. Je croirais démentir un zèle si parlait. Si je vous déguisais le dessein que j'ai fait. Mon cœur vous est connu, vous savez qu'il n'aspire Qu'à braver des Homains le fastueux empire. Et qu'il n'est point d'ell'oi't (|u'il ne se soit permis Pour lui pouvoir partout faire des ennemis. Je n'ai pas cherché loin, leurs dures violences Se plaisant à choquer les plus vastes puissances ; Assez de potentats ont voulu rejeter L'odieux joug des fers qu'on les force à porter. Mais, quoique de ce joug l'indignité les gêne, Leur courage trop mol secondant mal leur haine, J'ai vu ces fiers tyrans impuissamment ha'i's, Triompher jusqu'ici de mes desseins trahis. Par une défiance et basse et trop couverte, Antiochus lui-même ayant cause sa perte, J'ai choisi cette cour, et je m'étais flatté D'y trouver moins d'ombrage et plus de fermeté. L'accueil de Prusias, ses offres, mes services, D'un fort attachement m'étaient de sûrs indices. Los plus hardis projets m'enllaient déjà le cœur. Mais je vois, tout à coup, qu'un Romain lui fait peur. Quand il peut plus lui seul que trente rois ensemble. Au seul nom du sénat il s'intimide, il tremble, 11 fait plus; et, craignant l'elTet de mes desseins. Pour m'empôcher d'oser, il vous livre aux Romains. Prince, j'apprends par là ce qu'il faut que je fasse, Je trouve une autre main quand la sienne se lasse; Attale me reçoit, prêt à s'unir à moi, San? craindre mes tyrans, il me donne sa foi. Il épouse ma fille, et c'en est là le gage. Ainsi vous n'aurez plus à leur servir d'otage; Et mon départ, rompant un ordre rigoureux, Vous laissera paisible, et Prusias heureux.

NICOMÈDE

Vous perdre est un malheur que mérite mon père; Mais,savez-vous, seigneur, ce que vous allez faire? Je meurs par cet hymcu s'il se doit achever, Et vous m'assassinez en me voulant sauver. Ah! pourquoi si longtemps ma trop timide flamme S'est-elle par respect renfermée en mon àme? Mais quoi"? Mille devoirs, mille soins empressés. Mes soupirs, mes langueurs vous en ont dit assez. Combien m'avez-vous vu pourla charmante Élise...

AKNIDAL.

Oui, prince, il ne faut poiut que je vous le déguise, J'ai connu votre amour; et, comme il m'a fait voir Que ma haine pour Rome asurvous plein pouvoir. Charmé des sen timents que vous prenez contre elle, J'en voudrais par mon sang reconnaître le zèle; Mais, quoi que pour vos feux il puisse m'inspirer. Vous me connaissez trop pour en rien espérer.

NICOUKDE.

Pour en rien espérer! Ah, seigneur, par quel crime

.\i-je pu mériter de perdre votre estime?

A quoi que vos souhaits puissent être attachés.

N'avez-vous pas en moi tout ce (|ue vous cherchez? Trouvcrez-vons ailleurs une Ame plus fidèle? Plus de respect pour vous, pi us d'ardeur, plus de zèle; VA, si de votre haine il faut prendre la loi. Détester vos tyrans, qui les hait plus que moi?

ANXIBAL.

Je dois vous l'avouer; j'ai beau chercher une àme Que du solide honneur l'intérêt seul enflamme; Ce n'est qu'abaissement dans tout ce que je vois, Et, quand je vous compare avec nos pi us grands rois. Dans le faible honteux qu'ils laissent tous paraître, Je ne vois que vous seul qui méritez de l'être. Mais pour moi ce mérite est un bien imparfait; C'est peu qu'en être digne, il faut l'être en effet. Vous dépendez d'un père ombrageux, politique, Jeune encor, déliant, qui craint la république. Vous avez le cœur grand, résolu, ferme, chaud. Prompt, hardi ; cependant c'est un roi qu'il me faut, Un puissant allié, qui, brûlant de me suivre, Se serve des moments qui me restent à vivre; Je n'en ai pointa perdre, et, dans l'àgc oïl je suis, C'est à moi de presser la fin de mes ennuis. Perdre un jour sans chercher à remplir ma ven- Ce serait avec Rome être d'intelligence; [geance. Je dois à sa ruine un éternel effort.

Et rien ne me pourrait consoler de ma mort, Si j'avais négligé de tout mettre en usage Pour lui faire sentir ce qu'a souffert Carthage. J'aime votre personne, et le ciel m'est témoin Que peut-être amitié n'alla jamais plus loin; Mais, quoique je l'éprouve aussi tondre que forte, Je ne puis vous cacher que ma haine l'emporte, Et que l'une à mon cœur ne peut faire oublier Ce qu'aux transports de l'autre il doit sacrifier. Je vous aime depuis que j'ai su vous connaître; Maisjehais les Romains avant même de naître. A peine au jour encor j'avais ouvert les yeux. Que j'en jurai la perte en présence des dieux. A ces nobles serments j'ai, sans réserve aucune, Immolé biens, honneurs, repos, gloire, fortune ; J'ai vu, sans démentir ce que j'avais promis, Et ma patrie ingrate, et les dieux ennemis. Jugez si l'amitié pourrait, sans infamie. Triompher d'une haine à ce point affermie, Et faire négliger à ses transports mourants L'heureuse occasion d'abaisser mes tyrans.

KicoMÉDK. [peine,

Hé, plût aux dieux, seigneur, que pour flatter ma Vous connussiez l'amour aussi bien que la haine. Ou que vous jugeassiez de cette passion Par les brûlants transports de votre aversion ! Vous verriez une force égale en l'une et l'autre. Que moucœur n'est pas moins enflammé que le vô- Et que les tendres feux qu'il renferme au dedans, [trc. Pour être un peu plus doux, n'en sont pas moins ar-

[dents.

Vous verriez que ce cipur ne vit que pour Élise, Qu'il immole à ses pieds repos, gloire, franchise; El... Pardonnez, seigneur, à ce transport jaloux.

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