ACTE DEUXIÈME
CHRISTEL, souriant.
Maître Palma, la solitude dans laquelle j'ai vécu a peutêtre suppléé, plus que vous ne pensez, à l'expérience de rage qui me manque, je l'avoue. Je crois comprendre que les hommes comme vous sont consumés souvent par cette flamme qui les éclaire. Mais ce sont là de nobles douleurs, que la distinction où ils vivent parmi les autres hommes doit payer assez.
PALMA, avec c lia leur.
Madame, je ne suis pas de ceux dont vous parlez; mais, si peu que je sois, je sais, depuis longtemps, qu'il faut choisir entre l'obscurité et le malheur, que ceux qui veulent des nuits tranquilles doivent renoncer à l'éclat des jours ; je sais que la gloire est un mal dont on meurt jeune, ou dont on meurt longtemps. Dans mon enfance, j'écoutais avec passion l'histoire de tous ces élus de l'art divin... et je sais que c'est une histoire de martyrs... Tous ces morts glorieux ont été des vivants désolés... et si quelquefois d'orgueilleuses illusions me montent au cerveau, à moi, pauvre manœuvre... ce n'est pas, hélas! quand je regarde mes informes ouvrages, c'est lorsque je sens des tourments étranges dévorer ma vie... Alors... oui... parfois... ce cercle brûlant qui étreint mon front, parfois je puis croire que c'est une couronne! Oui, cela est ainsi... et il est généreux à vous de le comprendre!... Mais, à quelles folies impossibles peuvent s'élancer nos ambitions ardentes qui vont se heurter contre votre monde toutpuissant, contre ses usages et ses lois... oh! voilà ce que * vous ignorez, madame, et ce que je ne puis vous dire !
CHRISTEL, émue.
Que faudrait-il donc pour vous donner la confiance qui vous manque? Faudrait-il vous dire que les lois de ce monde dont vous parlez sont pesantes souvent pour ceux même qu'elles protègent?...
PALMA
Dieu!...
CHRISTEL
Faut-il vous dire, maître, que notre esprit n'est pas toujours aussi docile qu'on le voudrait à ce joug de naissance?... Croyez-vous qu'il ne nous arrive jamais de nous sentir à l'étroit dans ces froides limites de frivolité et d'orgueil?...
PALMA
Madame !
CHRISTEL
Vous parlez de rêves impossibles! Allez, maître, nos pensées, à nous aussi, peuvent quelquefois franchir d'in-* vincibles distances, et nous rapporter la souffrance au cœur et la rougeur au front !
PALMA, arec passion.
Christel!
CHRISTEL, faisant un violent effort sur elle-même.
Qu'ai-je dit? (Haut.) Eh bien, maître, qu'avez-vous donc pu entendre par mes paroles, sinon que j'ai mes chagrins de famille comme vous avez les vôtres?
Elle est debout et le regarde arec hauteur.
PALMA, à part, douloureusement
Elle ne m'aime pas!... C'était un jeu! une vaine curiosité de femme! elle ne m'aime pas!...
HERMANN, entrant.
Monseigneur le baron d'Arnheim, maître...
CHRISTEL, à part.
11 va tout apprendre enfin ! . . .