SCÈNE IX
LA DUCHESSE, sortant daehe. la reine, D' ALBUQUERQUE.
LE DUC
Quelle est cette jeune fille?
LA DUCHESSE, fort émue.
Monsieur le duc est seul ?
LE DUC
Oui, madame. Qui êtes-vous, et à quel bon génie dois-je cette faveur que vous me faites en venant me visiter dans ma prison ?
LA DUCHESSE
Vous ne me connaissez donc point ?
LE DUC
Je n'ai point ce bonheur, madame.
LA DUCHESSE
Pourquoi toute la cour n'est-elle point là pour vous entendre ? Je suis la duchesse de Sidonia-Ccéli.
LE DUC
Comment, madame, c'est vous qui êtes la fille... ?
LA DUCHESSE
J'ai su, monsieur le duc, que vous vous étiez fait mon chevalier ; vous avez e'té l'ami de mon père, monsieur, et c'est à ce titre, je crois, que vous avez pris ma défense. Je vous pardonne le tort que, sans le vouloir, m'aura fait votre générosité.
LE DUC
Madame, croyez que j'étais le seul outragé, et que votre nom...
Monsieur le duc, je ne feindrai pas d'ignorer le motif de votre querelle, ni des calomnies dont je suis la victime, et dont vous êtes le prétexte fort innocent. Ne vous justifiez pas, duc ; si j'avais à vous accuser, faites-moi l'honneur de croire que je ne fusse pas venue vers vous. Je suis trop de la cour pour ne pas savoir que l'on doit tout attendre du duc d'Albuquerque, excepté, une lâche action, (eu© «lae.) Adieu, monsieur le duc.
LE DUC
Mais n'aviez-vous rien à dire à l'ami de votre père ?
LA DUCHESSE
J'ai à lui exprimer mon profond regret que ce soit lui justement qu'on ait choisi pour me perdre, lui dont le souvenir m'a toujours été, je ne dirai pas cher, mais sacré.
Ils descendent lt seène.
LE DUC
Mon souvenir, à moi ? Et comment donc ai-je le bonheur, madame, d'être autre chose pour vous qu'un étranger ?
LA DUCHESSE
Vous alliez partir pour les Indes, où mon père vous rejoignit plus tard, et où il mourut ; vous vîntes prendre congé de notre famille ; mon père m'appela ; j'étais tout enfant ; je jouais dans le jardin , j'accourus. Il me poussa entre vos bras, je vous regardai avec étonnement : « Oui, Diana, me dit-il, regarde-le encore longtemps, et que ses traits se gravent dans ta mémoire. Tu ne sais pas encore» mon enfant, ce que c'est qu'un héros, tu le sauras un jour. Duc, ajouta-t-il, embrassez ma fille, je crois à la bénédiction du génie. » Alors vos lèvres touchèrent mon front ; l'instant d'après, vous étiez parti, et vous m'aviez oubliée. C'est bien simple et bien naturel. Moi, il en fut bien autrement : la jeunesse a ses éblouissements naïfs, ses souvenirs obstinés. Ces paroles de mon père : « C'est un héros ! »
demeurèrent constamment dans mon esprit ; puis lorsque je grandis, et que j'entendis raconter vos combats dans Tlnde, vos chasses terribles, vos splendeurs royales, toutes ces choses, enfin qu'on disait n'appartenir qu'à vous, et qui mettaient votre nom dans toutes les bouches, je me rappelais ce que mon père m'avait dit, et je répétais joyeuse : C'est un héros ! et, avant de nous quitter, ce héros m'a embrassé au front.
LE DUC
Pauvre enfant !
LA DUCHESSE
Quand j'appris que vous reveniez, que j'allais vous revoir, ce fut comme une fête dans mon cœur , j'avais perdu mon père, puis ma mère, mais il me semblait que je n'allais plus être si orpheline, puisque vous reveniez. Le jour de votre entrée à Madrid fut fixé, notre maison se trouvait sur la route que vous deviez suivre, je me cachai sur le balcon, derrière la jalousie. Ls peuple, longtemps avant votre présence, criait : Vive le duc d'Albuquerque ! comme il eût fait pour un roi. Enfin je vous vis paraître... Vous montiez un cheval blanc comme de la neige. En arrivant sous ma fenêtre, un drapeau qu'on agita le fit cabrer, je jetai un cri de terreur, et je poussai la jalousie devant moi comme pour vous retenir. Le bouquet que j'avais à la main m'échappa et tomba à vos pieds, et vous, sans descendre de cheval, vous l'enlevâtes avec votre épée. Alors, comme si c'eût été un signal, une pluie de fleurs tomba sur vous de toutes les fenêtres ; vous, monsieur le duc, vous saluâtes de la tête et de la main, mais sans ramasser une seule de ces fleurs : j'étais fière et joyeuse. Je comptais sans la calomnie : ce bouquet tombé à vos pieds, on crut que je l'avais jeté. De là, sans doute, cette fable inventée pour me perdre, et qui poursuit jusque dans sa retraite une orpheline dont vous aviez eu le temps d'oublier jusqu'au nom, jusqu'à l'existence.