ACTE PREMIER
RENE
Inutile, mademoiselle ! mais...
FLORINE
Inutile, monsieur... Comme nous venons demander à M. de Richelieu la morne grâce l'un et l'autre... il importe peu qui de nous deux le verra d'abord.
RENÉ, étourdi.
La même grâce ! quoi ! mademoiselle, savez-vous donc ?...
FLORINE, se levant et descendant la scène.
Tout... Vous avez hier, à la sortie du bal masqué, insulte; le duc de Fronsac, et vous craignez d'être envoyé à la Bastille ce matin, si M. de Richelieu ne parle pas pour vous à son fils. Vous ne voulez pas aller à la Bastille; moi, je ne veux pas que vous y alliez... vous voyez que nous nous entendons.
RENÉ
Mais... au nom du ciel !... quel intérêt?...
FLORINE
Le vôtre, mon cher monsieur.
RENÉ
Quoi! c'est pour moi... pour moi?... Excusez ma surprise... mais c'est la première fois que je vous vois, mademoiselle... mais vous ne me connaissez pas.
FLORINE
Vous croyez cela ?... D'abord vous vous appelez René tout court. Vous avez été élevé, à Orléans, par un vieux précepteur, qui vous a tout appris excepté le nom de vos parents. Depuis deux ans que le pauvre homme est mort, vous avez été attaché par une protection inconnue à la maison de M. le maréchal de Richelieu. Vous venez d'être nommé guidon des gendarmes Dauphin. Vous avez
vingt ans... vous êtes amoureux, et vous ne savez pas de qui. Vous êtes un roman incarné... Est-ce assez pour e'tablir mes titres à me dire de votre connaissance ?
RENE, avec chaleur.
Mais, puisque vous êtes si bien instruite, mademoiselle, vous devez connaître cette protectrice mystérieuse, celle que je poursuis depuis un an, qui m'écrit ces lettres si douces, si consolantes, auxquelles il ne m'est pas même permis de répondre !... Vous la connaissez... de grâce, son nom, mademoiselle, son nom ?
FL0R1NE
Il ne s'agit pas de cela... Pensons d'abord à vous sauver de la Bastille.
RENÉ
Non! de grâce... Ayez pitié de moi, mademoiselle... songez combien ce mystère si prolongé est cruel ! songez que je n'ai eu dans ma vie que deux amours... et tous deux malheureux !
FLORINS
Deux amours ! mais c'est un de trop, monsieur René... A vingt ans ! bon Dieu !
RENÉ
A Orléans... il y a deux ans... j'aimais éperdument une jeune liile... qui m'aimait aussi: pauvre, sans nom, sans naissance avouée, je fus repoussé par ses parents, quand j'eus la folie de leur parler de mes sentiments... Je partis humilié et désespéré... Ce qu'elle devint, je l'ignore : mais, moi, je n'ai pu l'oublier, même dans ce nouvel amour...
FLORINE
C'est aimable pour toutes les deux... Toutefois, monsieur, merci de votre confiance... je vous prouverai que je la mérite, en plaidant votre cause auprès du maréchal.