‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 159 sur 280 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les Mêmes, LE DUC DE RICHELIEU, en robe de

chambre ; il entre par la gauche.

RICHELIEU

Eh bien ! eh bien ! qui est-ce qui chasse sur mes terres, là-bas?

FLORINE, bas, à René.

Sauvez-vous... comptez sur moi.

Il salue Richelieu et sort.

RICHELIEU, s'avançant.

Hé! c'est ce petit René! Comment! comment! mais je ne le croyais pas si usagé ! Le petit drôle trouve à glaner

OÙ je n'ai pas encore fait moisson ! (il prend le menton de Florine.)

Eh bien! cette vertu... mon enfant... n'est-ce pas... aujourd'hui que nous l'enterrons ?

FLORINE

Non, monseigneur... jamais elle ne s'est mieux portée.

RICHELIEU

Ah çà! elle est donc d'une santé bien...

FLORINE

Féroce, monseigneur... d'ailleurs, j'ai encore une grâce à vous demander.

RICHELIEU

. Je refuse.

FLORINE

Mais, monseigneur...

RICHELIEU

Je refuse. Tu me promènes... je te promènerai.

Monseigneur, encore cette grâce...

RICHELIEU

Point... en voilà vingt que je t'accorde... je ne t'en demande qu'une, et...

FLORINE

Monseigneur, je vous supplie de m'écouter...

RICHELIEU

Je ne t'écouterai pas ! tu es un monstre d'ingratitude... Comment ! tu m'arrives d'Italie, il y a dix-huit mois : tu veux de'buter à FOpéra en qualité de chanteuse... je remarque que tu avais la voix mauvaise... et lajambe belle... je te fais danseuse avec trois mille écus d'appointements... Je te mets dans la salle un régiment pour appuyer ton début, et quel régiment I... des hommes qui avaient pris Mahonl... tu as un succès diabolique... Depuis, il n'y a pas de faveurs dont je ne t'aie comblée... jusqu'à te livrer sans condition l'entrée secrète de mon pavillon... et tu ne t'humanises pas ! La peste ! ce sont des mœurs de sauvage que cela, ma toute belle !

FLORINE, gaiement.

Monseigneur, je vous requiers humblement...

RICHELIEU

Mais enfin songe, mon enfant, que toute cette sagesse-là est un jeu de dupe. On sait que je te protège... On ne

- croira jamais... Quand on est sage, c'est pour qu'on le croie : si on ne le croit pas... à quoi bon ?

FLORINE

De grâce, monseigneur...

* RICHELIEU

Ecoute... je veux faire encore plus pour toi... mais j'espère qu'après cela nous réglerons, hé?... Je veux te donner quelque chose qui se porte beaucoup à l'Opéra cette année.

FLORINE

Quoi donc?

RICHELIEU

Un mari... Oui, je veux te faire épouser trois cent mille livres de revenu.

FLORINE

Qui s'appellent ?

RICHELIEU

Trois cent mille livres de revenu ! cela s'appelle comme cela peut!... est-ce qu'on s'en informe?... Gela s'appelle, par exemple, M. Château d'Asnières.

FLORINE

M. Château? Qui est-ce?

RICHELIEU

Oh ! rien... un bourgeois que j'ai, un de nos riches financiers... Comment ne connais-tu pas mon admirateur fanatique? Eh mais! cela fait la fable de la cour... C'est lui qui fait brûler, nuit et jour, je ne sais quoi devant ma statue qu'il a chez lui... C'est une manie... il me joue de petites niches galantes... comme de payer mes dettes à la sourdine... cela le ravit et moi aussi. En retour, je lui permets de me contempler un moment tous les jours... Je m'étonne qu'il ne soit pas ici... Comme il n'a rien, le

cher homme, qui ne soit à moi... tu comprends que... Enfin, je veux que tu sois sa femme!

FLORINE

Monseigneur... je n'ai pas le loisir de m'occuper de mes affaires en ce moment... je...

RICHELIEU, l'interrompant

Tu seras sa femme, te dis-je... Madame Château, parbleu! Vous ne vous êtes pas encore vus, il est vrai... mais il m'aime... toi, tu m'aimes aussi... c'est un mariage d'inclination.

FLORINE

Mais, monseigneur, je ne vous aime pas.

RICHELIEU

Allons! allons! et à qui diantre, en ce cas, en veulent les visites dont tu m'honores deux ou trois fois la semaine? Tu m'aimes, te dis-je, et puisque tu m'aimes, à quoi bon te... brider comme tu fais?

FLORINE, riant.

Monseigneur, je ne me bride point.

RICHELIEU

Tu te brides!... ne voilà-t-il pas qu'elle s'en défend comme d'un meurtre?

FLORINE

Monseigneur... une fois pour toutes... je vous déclare que je vous aime de tout mon cœur et avec tout le respect possible... mais jamais je ne vous aimerai... ni plus... ni autrement... (Appuyant.) Je ne le veux ni ne le puis... maintenant...

RICHELIEU

Mais cela n'est pas naturel! il y a là-dessous un mystère.

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