‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 173 sur 280 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

CHATEAU

Oui, monseigneur... de plus elle me remit une lettre de la propre main de madame Louise... la pieuse fille du roi...

RICHELIEU

Et cette lettre?

CHATEAU

Cette lettre... que j'ai gardée... m'engageait à céder au désir de madame la chanoinesse. Je ne pouvais, je ne devais pas hésiter.

RICHELIEU

Voyons, messieurs, qu'est-ce que cela signifie ? Y comprenez-vous quelque chose?

FRONSAC

Je comprends seulement que l'inconnue du bal est ou la chanoinesse, ou la nièce de M. Château... car je suis parbleu bien certain de l'avoir vue se faufiler dans l'Ermitage... et puisqu'elles en sont les seules habitantes...

RICHELIEU

Mais, j'y pense... René doit connaître celle dont il a si chaudement pris la défense?

Hélas! non... Monseigneur, je ne l'ai vue que masquée.

RICHELIEU, croisant les bras et toisant d'un air de pitié Fronsac et René.

Comment! vive Dieu! vous êtes là deux jeunes gens épris de la même beauté depuis des mois... et, à vous deux, voilà tout le chemin que vous avez fait!... C'est une honte pour ma maison! Çà, Remy! (Remy entre du fond.) Un habit.

11 sort par la porte de gauche.

FRONSAC

Qu'allez-vous faire, monseigneur?

RICHELIEU

J'ai soixante ans, mon fils... mais sachez que j'ai encore

le jarret assez bon pour escalader une muraille... quand il y a derrière une garnison ennemie... ou simplement une belle personne voilée.

FRONSAC, riant

Soit, monseigneur... mais vous me permettrez de profiter de l'avertissement pour essayer de vous prévenir dans la place... ou tout au moins de vous en barrer l'entrée.

RICHELIEU

Monsieur... je vous donne carte blanche! et à vous aussi,

RENÉ, souriant.

Ah! merci, monseigneur, car je serais mort plutôt que de vous manquer de respect... et vous vous attaquez à la plus chère, à Tunique espérance de ma vie.

RICHELIEU

Bien! bien! jeune cœur! Gela passera... En attendant, unissez-vous tous deux: mettez-vous chacun d'un côté de la porte... Allez, mes amis.

Il va s'asseoir à sa toilette qui est au fond, à gauche, prend une petite glace et arrange sa coiffure.

FRONSAC

Mon père, je vous jure que je vais échelonner mes mousquetaires tout autour de l'Ermitage.

RICHELIEU

Echelonnez, Fronsac, échelonnez... Si vous m'en croyez, vous ferez venir du canon !

CHATEAU

Mais, monsieur le maréchal, si. par hasard, c'était ma nièce?

RICHELIEU

Est-elle jolie, votre nièce?

CHATEAU

Des plus agréables, monseigneur.

RICHELIEU

Ma foi, en ce cas, allez vous échelonner aussi!... Allez, allez, messieurs!... car, en vérité, si nous partons en même temps, je vous vole comme dans un bois!

FRONSAG et RENÉ, sortant avec précipitation.

Soit... à l'Ermitage de l'Arsenal.

CHATEAU

A l'Ermitage de l'Arsenal!

Jl sort.

RICHELIEU

Bonne chance, messieurs! (a Remy qui entre avec rhabit.) Quelle heure est-il, Remy?

REMY

Deux heures, monsieur le maréchal.

RICHELIEU, assis.

Bon! apporte-moi un autre habit! j'ai déjà vu celui-là quelque part... Voyons... il faut être bon prince... Je leur donne jusqu'à deux heures et demie... et puis après cela... ma foi ! gare !

Page 1