ACTE DEUXIÈME
LEONORA
Mais vous allez tomber... Asseyez-vous, asseyez-vous
donc... (impérieusement.) Voyons, aSSeyeZ-VOUS. ROSWEIN, s'asseyant.
Veuillez m'excuser, madame, c'est la fatigue, une fatigue excessive.
LEONORA
Oui, mais permettez-moi un conseil, monsieur Roswein : une autre fois, avant d'évoquer des apparitions, assurezvous que vous avez le courage d'en soutenir la vue... Allons, remettez-vous, remettez-vous ! (souriant.) Ainsi, monsieur, vous avez pu disposer ce soir d'un instant de loisir, et vous m'avez fait la grâce de m'en favoriser... (Elle s'assied a gauche.) La fantaisie vous est venue d'entrer chez moi à minuit... bravement... comme cela... sans observer des formalités superflues entre vieux amis comme nous deux... n'est-ce pas? Enfin, je suis bonne femme, heureusement ! n'en parlons plus. Travaillez bien, monsieur Roswein ; donnez-nous dans un an un bel ope'ra comme la Prise de Grenade... et j'irai vous applaudir de grand cœur (Riant), en ayant soin seulement de mieux tenir mon mouchoir pour ne pas vous déranger de vos occupations. (Roswein se lève.) Gomment s'appelle votre fiancée ?
ROSWEIN, dignement.
Elle s'appelle Vérité, madame.
LEONORA, tranquille.
Ah !... ce n'est pas un nom de femme... Vous l'aimez.
ROSWEIN.
Plus que jamais, madame.
LEONORA
A la bonne heure ! vous voilà tout à fait remis... Je n'ai eu qu'à vous parler d'elle... Avouez que je m'entends à soigner les malades...
Je vous remercie humblement, madame.
LEONORA*
Eh bien, remerciez-moi tout à fait en me jouant quelque chose sur cet orgue... cela achèvera de vous remettre.
ROSWEIN, hésitant
Madame...
Allons... vous me devez bien cela.
ROSWEIN.
Très volontiers, madame.
11 s'assied devant l'orgue, et joue largement une mélodie «lont l'expression, au début, est énergique et résolue : Leonora, qui a gagné à pas lents la galerie du fond, regarde un instant le jeune homme qui semble la braver ; puis se détournant, elle demeure immobile appuyée contre une colonne, le regard perdu dans l'ombre des jardins : un rayon rie clarté tombe sur elle, et dessine sa forme blanche sur le fond bleuâtre du parc. Roswein, qui la voit, s'abandonne peu à peu à un sentiment d'extase et de langueur qu il traduit sur lorgne : la mélodie prend le caractère d'une douce sérénade et s'éteint. — Le jeune homme se lève, demeure un instant IVcil fixé sur Leonora toujours immobile, puis s'avance vers elle. — S'inclinant :
Voilà, madame, voilà tout... adieu!
LEONORA, comme sortant d'un rêve.
Adieu.
Roswein fait deux ou trois pas à gauche dans la galerie, puis revenant brusquement.
ROSWEIN.
Vous me pardonnez, madame ?
LEONORA, descendant un peu la scène.
Non.
ROSWEIN.
Pourquoi?... parce que j'ai commis ce soir un acte de
* Roswein, Leonora.