ACTE DEUXIEME
folie. Eh ! madame, je suis un fou, sans doute, cela est certain! c'est mon me'tier ! mais cette folie, n'est-ce pas elle qui, ce soir aussi, vous donnait une de vos fêtes préfére'es, qui vous versait vos plaisirs, qui vous a fait sourire, qui vous a fait pleurer peut-être!... Ah! daignez comprendre à quel prix nous achetons cette douce puissance. Hélas ! nous sommes tous comme le sculpteur grec, douloureusement épris de l'œuvre de nos mains !... Ce monde enchanté de la fiction qui vous exalte un moment au milieu des nimhes du théâtre ; nous, madame, il nous possède toujours. Nous avons là, sans cesse devant nous cette chimère ardente qui nous obsède, qui nous attire, qui nous appelle ! C'est ce monde même, ce monde surhumain dont j'ai vu, dont j'ai cru voir tout à coup le prestige dans vos yeux, dont je suis venu chercher près de vous, madame, dans la splendeur de ce palais, fût-ce au prix du remords et de la honte, l'éblouissante réalité !
LEONORA, assise à droite.
Et l'avez-vous trouvée, monsieur?
ROSWEIN.
Eh bien oui, oui !... Quand vous étiez là tout à l'heure, laissant peut-être vous-même surprendre votre pensée aux songes des nuits d'été, j'ai vécu un instant d'une vie surnaturelle !... j'ai vu... oui... j'ai vu de mes yeux le balcon de Juliette baigné dans son aurore immortelle !... j'ai senti frissonner à mes côtés la rose blanche de Desdémone !... j'ai désaltéré ma lèvre vivante à la coupe divine de l'idéal!... Ah ! cette main, qui me l'a présentée... qui me l'a remplie... toute froide, toute cruelle qu'elle est, je la remercie, je la bénis !
Il saisit la main de Léonora et la laisse retomber aussitôt, comme effrayé de lui-même.
LEONORA
Un seul mot, monsieur Roswein : m'aimez-vous ?
Madame...
LEONORA
Répondez-moi donc, monsieur! il me semble qu'une telle question, quand je la fais, me'rite une re'ponse.
Ali ! madame... il y a si peu de temps que j'ai dit à une autre...
LEONORA, ?e levant brusquement et l'interrompant.
Ah ! monsieur Roswein, j'ai grande envie de vous mortifier un peu ! Vous êtes un poète, Famour est votre science officielle en quelque sorte, je suis bien tente'e de vous prouver qu'une pauvre femme, simplement parce qu'elle est femme et parce qu'elle a une urne, peut s'y connaître mieux que vous. Ainsi vous aimez... Qui? je l'ignore... et vous aussi, je crois... mais enfin, vous aimez... et vous tremblez... et vous avez peur... peur de la souffrance... de la honte... du remords... que sais-je? peur de tout! Eh bien, moi, monsieur, si j'avais aime jamais, si une passion véritable e'tait jamais entre'e, non dans ma tête, comme un vain rêve de poète, mais dans mon cœur... et dans le sang de mes veines... je vous atteste que je n'aurais eu peur de rien!... j'aurais e'té coupable peut-être, mais certainement je n'aurais pas e'té lâche !
ROSWEIN.
Madame !
LEONORA
Oui ! j'aurais bravemenl regardé 1<^ spectre les yeux dans
u\-, ''i j.- ni" serais abandonnée sans faiblesse, sans
hypocrites réserves a -a mortelle ''freinte! (eho savmr,- re« lui
Bt poursuit «l'une voix «ombre et ardente.) J'aurais l'.iit plUS, monsieur
Roswein ! il m'eût fallu un nom respecté, une illustre destinée a briser, à sacrifier en même temps <ju<' ma vie <-\