ACTE TROISIEME
MARIETTA
Il ne s'en aperçoit pas, Excellence; son esprit n'est pas
GARNI OLI
Ah! ah! bravo! Il travaille donc, Marietla?
MARIETTA
Il fume, Excellence. Il passe des jours entiers la tête en bas et les jambes en l'air, à fumer en regardant le ciel.
Le lâche paresseux! Ah ! c'est bien ce que je pre'sumais... il s'endort dans les délices de Capoue. Il est trop heureux... il engraisse.
MARIETTA
Quant à cela, non, Excellence.
CARNIOLI.
Ah! il n'engraisse pas, Marietta. Allons! c'est quelque chose!... Mais, morbleu! comment ta maîtresse ne le pousse-t-elle pas au travail? elle aimait pourtant la musique autrefois!
MARIETTA, avec intention.
Elle l'aime toujours, Excellence... elle en fait même très souvent depuis quelque temps avec le signor Paolo Maria, un te'nor beau comme le jour, qui vient de de'buter à Saint- Charles.
CARNIOLI.
Ah! elle en est aux come'diens, aux te'nors... Elle aime ce Paolo, dis-tu?
MARIETTA
Je ne sais, monseigneur, on ne sait jamais ce que pense madame.
CARNIOLI.
Et le maestro les accompagne au piano, cela va sans
dire! le sot aveugle! L'occasion serait belle pourtant de se mettre martel en tète! Si la jalousie lui mordait le cœur, cela lui donnerait du ton, il travaillerait! (Feuilletant des eahiers de musique) Comment! rien! ri»'ii! pas une note en huit mois, le misérable!
MARIKTTA.
Pardon, Excellence, mais sur ces huit mois, il faut en retrancher au moins quatre que le maestro a passé à se rétablir de son coup d'épée.
CARNIOLl, redescendant vivement.
De son coup d'épée ! Qui a osé le frapper? Je jure par mon Dieu que j'aurais le sang et la vie de celui qui a fait cela. Dis-moi son nom!
MAR1ETTA.
Mais comment monseigneur n'a-t-il pas su...
CARNIOLl.
Je ne sais rien... Son nom? parle!
MARIETTA
C'est le marquis de Sora.
CARNIOLl.
Eh bien, Sora est un homme mort, aussi vrai que j'existe .. Vite, conte-moi tout, Marietta : pourquoi ce duel?
MARIETTA
Dame! monseigneur, l'installation du signor Roswein chez Son Altesse lit beaucoup de jaloux à rsaples... Le marquis de Sora, en particulier, tint de méchants propos, •t bien injustes, Excellence, car le maestro n'avait consenti à logerait palais... Monseigneur va rire...
CARNIOLl, riant h traren -a colère.
Qu'en payant une pension., n'est-ce pas? Eh! ne voulaitil pas me payer moi-même dès qu'il a pu gagner un sou, l'absurde imbécile! (changeant de ton.) Mon pauvre André!
Continue : la vérité devait être connue à Xaples, comment le maestro n'a-t-il pas méprisé toutes ces calomnies?
MARIETTA
Il les aurait méprisées, je crois, si madame...
CARNIOLI.
Si madame?... Tempête du ciel! achève!
MARIETTA
Mon Dieu, monseigneur, madame lui conseillait de ne pas se battre... mais vous connaissez sa manière... Si vous étiez militaire de votre métier, lui disait-elle, à la bonne heure, mais vous êtes un poète... ainsi, dès qu'il n'y a pas nécessité absolue de se battre, tenez-vous tranquille.
CARNIOLI.
Vipère!
MARIETTA
Là-dessus, monsieur Roswein sortit brusquement, et une heure après, on nous le rapportait avec une lame d'épée rompue dans la poitrine... Oh! madame le soigna bien, au reste.
CARNIOLI.
Je crois bien! Du roman, du drame, du sang! quelle bonne fortune!... Mais il est bien remis, n'est-ce pas?
MARIETTA
Dame! monseigneur... il mange et boit comme tout le monde.
CARNIOLI.
Eh! s'il mange et s'il boit, il peut travailler, que diable!.. Ah! c'est bien ce que je disais... il est trop heureux, voilà ce qui le perd!
MARIETTA
S'il est heureux, il n'en a pas la mine.
CAlt NI OLI.
Quelle mine a-t-il Jonc? Parle! tu me fais griller à petit feu, mâchante bestiole!
MARIETTA
Ma foi, Excellence, il a la mine d'un homme qui se meurt.
CARNIOLI.
Oui se meurt! et de quel mal, san^r Dieu?
M A Ti I E T T A .
Il aime madame.
CARNIOLI.
Idiote! s'il était malheureux, il travaillerait, entends-tu? J'ai mon système là-dessus... Qui se meurt d'amour, n'eslce pas? Voilà mes pe'cores qui s'imaginent tenir la vie d'un homme au bout de leurs caprices! Quand on ne meurt que de ce mal-là, on meurt de vieillesse! apprends cela. Je suis mort dix fois d'amour, moi... et je me porte bien!
MARIETTA
Le jeune homme n'est pas fait de la même pâte que Votre Excellence; il lui faudrait une vie tranquille, voyezvous.
CARNIOLI.
Une vie tranquille... à un artiste!... tu es une cre'ature stupide, tais-toi!
MARIETTA, prêtant l'oreille.
Monseigneur, ils viennent!
On entend rire au dehors.
CARNIOLI.
C'est sa voix... Eh bien, il paraît qu'il meurt assez gaiement, dis-moi !
MARIETTA
Ce n'est pas lui qui rit, c*es1 le vin de Marsala, cela ne v,i pas durer.