ACTE DEUXIÈME
BLANCHE
Je ne sais si je dois... Enfin ce que je vais vous dire sera pour vous seul, n'est-ce pas?
Ma cousine '...
BLANCHE, cessant 'le travailler.
Vous savez dans quels sentiments j'ai e'te' élevée. Dès mon enfance, le nom de ces More! m'inspirait une sorte de terreur superstitieuse. A mesure que j'ai grandi, et que j'ai appris avoir en eux les ennemis he're'ditaires de ma famille, de nos principes, de nos affections, de nos croyances, vous pouvez penser que mes sentiments n'ont pas change. J'évitais tout ce qui pouvait me rappeler ce triste voisinage. J'en fuyais même la vue comme celle d'une terre maudite, et je ne crois pas que jamais dans nos promenades avec mon frère, nous ayons franchi les limites des bois du côté de l'usine. C'est ainsi que j'avais pu vivre si longtemps près de cette famille sans avoir jamais vu le visage ni de la sœur, ni du frère... Je les avais à peine aperçus de loin... Le seul chemin qui eût pu nous être commun... le chemin de l'église... je ne les y renconlrais jamais !
LE COMTE
Eh bien?
BLANCHE
Il y a trois mois environ... mon frère était allé à Carhaix... Le hasard d'une promenade prolongée jusqu'à la nuit me conduisit dans les bois à l'extrémité d'une avenue qui s'ouvre sur la plaine... Je vis tout à coup flamboyer sous mes yeux un des ateliers de l'usine... C'était comme une cathédrale en feu... des rumeurs confuses arrivaient jusqu'à moi... Une curiosité soudaine me prit... Je sortis du parc... je poussai mon cheval un peu effrayé... jusqu'au seuil de la porte entr'ouverte... et je pus voir, cachée dans l'ombre, un spectacle qui d'abord me terrifia Il y avait là, dans
LA BELLE Al BOIS DORMANT
la profondeur .lune immense galerie, une armée d'ouvriers
déguenillés qui s'agitaient confusément... Tout autour, des rouages étranges, des appareils effrayants qui semblaient animé> d'une vie convulsive... Çà et là des fournaises embrasées d*où sortaient comme une lave ardente qui lançait jusqu'aux voûtes • - gerbes d'étincelles... Parmi tout ce
- Ire, une seule voix se faisait entendre par intervalles... et semblait commander... je levai les yeux... Sur les énormes charpentes qui traversaient les voûtes... un homme... un jeune homme était debout... immobile... et malgré L'espèce de crainte, d'horreur, dont j'étais pénétrée, il y avait dans sa voix si ferme, si assurée... dans son attitude tranquille, sur son front calme... au milieu de ce tumulte et de ces Qammes... il y avait je ne sais quelle grandeur sombre qui me saisissait!... Tout à coup il me sembla que son regard tombait sur moi, et ce regard... chose étrange... me parut empreint d'une profonde tris-
sse !... je me hâtai de fuir...
LE COMTE, un pea giwe.
Quoi... encore... ma fille ?...