ACTE DEUXIEME
longtemps, maître Palm a, que votre mère est affligée de ce
malheur.
Près de quinze ans, madame. .Nous demeurions alors aux environs de Prague, sur les bords de la Moldaw. Une nuit d'hiver, par je ne sais quelle fatalité, ma mère tomba dans la rivière glacée ; on l'en retira vivante, mais aveugle.
CHRISTEL
Pauvre femme!... Vous êtes donc né en Bohême, maître ? C'est aussi ma patrie.
Votre patrie, madame? je croyais que monseigneur le baron avait toujours habité Arnheim.
CHRISTEL
Le tief d'Arnheim et le titre de sénéchal d'Empire lui sont venus par héritage. Nous appartenons à une branche assez éloignée de l'ancienne maison d'Arnheim.
PALMA, a part.
Son titre! son ti^f! sa maison! Je ne parlerai pas.
CHRISTEL
Je suis bien ainsi?
Oui, madame, oui. je vous remercie.
CHRISTEL
Ce portrait, maître, sera-t-il achevé aujourd'hui?
PALMA
Il sera achevé. Il faut qu'il le soit. Je par> ce soir avec ma mère.
CHRISTEL
Vous partez!... pour longtemps?
Pour toujours.
CHRISTEL, virement
Pour toujours! Oh! cela est cruel!...
PALM A, étonné.
Est-ce vous, madame, qui parlez ainsi? Se peut-il que mon départ...
CHRISTEL, vite et avec effort.
Votre départ, maître, n'est-il pas cruel en effet pour... votre mère, à qui son âge et son infirmité' doivent rendre un voyage bien pénible?
Ma mère est résignée, madame : notre destinée à tous deux esi d'errer d'exil en exil... elle la subit sans se plaindre.
CHRISTEL
Mon père me disait hier, maître Palma, qu'il ne concevait rien à l'amertume de vos paroles. Vous êtes jeune et déjcà célèbre: von- avez encore l'avenir et déjà la gloire... c'est mou père qui le disait... et il ajoutait que si vous aviez au fond de votre vie quelques chagrins cachés... il souhaitait de vrais inspirer assez de confiance pour les apprendre de vous.
P A L M A , froidement.
Je remercierai monseigneur votre père.
CHRISTEL, arec émotion.
VA moi, je le souhaitais comme lui.
PALMA
Vous, madame! vous aviez cette bonté!... vous... (se contenant.) Mais que vous dirai S -je qui put être compris... ou seulement entendu de vous?
m :te deuxième im
C!l H l^T F. L, souriant
Maître Palma, la solitude dans laquelle j'ai vécu a peutêlre ;uppléé, plus que vous ne pensez, à l'expérience de qui me manquera l'avoué. Je crois comprendre que les hommes comme vous sont consumés souvent par cette iliimme qui les éclaire. Mais ce sont là de nobles douleurs, que la distinction où ils vivent parmi les autres hommes doil payer assez.
l'A L&l \ . ■>■■ :ualenr.
Madame, je ne suis pas de ceux dont vous parlez; mais, si peu que je sois, je sais, depuis longtemps, qu'il faul choisir entre L'obscurité et le malheur, que ceux qui veulent des nuils tranquilles doivent renoncer à l'éclat des jours; je sais que la gloire est un mal dont on meurt jeune, ou donl on meurt longtemps. Dans mon enfance, j'écoutais av< c passion l'histoire de tous ces élus de l'art divin... el je sais que c'est une histoire de martyrs... Tous ces morts glorieux ont été des vivants désolés... et si quelquefois d'orgueilleuses illusions me montent au cerveau, à moi, pauvre manœuvre... ce n'est pas, hélas! quand je regarde mes informes ouvrages, c'est lorsque je sens des tourments étranges dévorer ma vie... Alors... oui... parfois... ce cercle brûlant qui étreint mon front, parfois je puis croire que c'esl une couronne! Oui, cela est ainsi... et il est généreux â vous de le comprendre!... Mais, à quelles folies impossibles peuvent s'élancer nos ambitions ardentes qui von! se heurter contre votre monde toulpuissant, contre ses usages et ses lois... oh! voilà ce que vous ignoreZj madame, el ce que je ne puis vous dire!
CHRISTEL, -nue.
Que faudrait-il donc p >ur vous donner la confiance qui
vous manque? Faudrait-il vous dire que les lois de ce monde dont vous parlez sont pesantes souvent pour ceux même qu'elles protègent?...
0 Dieu!...
CHRISTEL
Faut-ii vous dire, maître, que notre esprit n'est pas toujours aussi docile qu'on le voudrait à ce joug de naissance?... Croyez-vous qu'il ne nous arrive jamais de nous sentir à l'étroit dans ces froides limites de frivolité et d'orgueil?...
Madame!
CHRISTEL
Vous parlez de rêves impossibles ! Allez, maître, nos pensées, à nous aussi, peuvent quelquefois franchir d'invincibles distances, et nous rapporter la souffrance au cœur et la rougeur au front !
PALM A, arec passion*
Christel!
CHRISTEL, faisant un violent effort sur elle-même.
Qu'ai-je dit? (Haut.) Eh bien, maître, qu'avez-vous donc pu entendre par mes paroles, sinon que j'ai mes chagrins de famille comme vous avez les vôtres?
Elle est debout et le regarde avec hauteur. PALM A, à part, douloureusement.
Elle ne m'aime pas!... C'était un jeu! une vaine curiosité de femme! elle ne m'aime pas!...
HERMANN, entrant.
Monseigneur le baron d'Arnheim, maîtiv...
CHRISTEL, a part.
Il va tout apprendre enfin!...