A.CTE DEUXIÈME
LA DUCHESSE
A votre compte, je suis donc la seule menacée .'
Oui, sans doute ; qu'ai-je à voir là dedans, moi ?
LA DUCHESSE
C'est sérieusement que vous parlez?
LE DUC
On ne peut plus sérieusement, duchesse.
LA DUCHESSE
Pardon, duc, mais c'est moi qui ne vous comprends plus.
LE DUC
Si j'ai la hardiesse de m'informer de vos affaires, pouvezvous vous méprendre à l'intérêt qui m'y engage, chère duchesse ? Est-ce que je suis d'humeur à contrarier vos ide'es, à tyranniser vos fantaisies ? Est-ce que je ne comprends pas suffisamment que vous êtes jeune et que je suis vieux? qu'un soldat courbe' sous le harnais n'a pas pour une femme un attrait bien puissant ; et que des lauriers llrlris sur une tête grisonnante ne valent pas des cheveux noirs bouclés sur un front de vingt ans ?
LA DUCHESSE, troublée.
Où voulez-vous en venir, monsieur ?
LE DUC
Écoutez-moi donc. Mon amour, très profond sans doute, D'est pas si violent qu'il en devienne aveugle. Ce n'est point, je le sais, à mon âge qu'on peut répondre à ces élans du cœur, à ces aspirations vers les régions célestes, enfin à tous ces besoins d'une jeune âme comme la vôtre ; non, je ne m'abuse point là-dessus, duchesse, et jamais je ne me suis flatté d'occuper toutes vos pensées, de remplir tous vos instants de rêverie ; tout au contraire, au moment où l'idée m'est venue de vous donner mon nom, je me
suis d'abord armé de courage contre les chances qu'une trop grande différence d'âge et de me'rite me faisait courir, j'ai pre'vu quelque sentiment dont je pourrais peut-être souffrir, jamais m'offenser. Madame, je vous connais ; mais je connais aussi le roi : son amour n'est pas de ceux qui tendent aux choses célestes. J'ai cru devoir vous en donner l'avis paternel; duchesse, vous en ferez ce que vous voudrez, et maintenant je n'ai plus qu'à vous faire compliment sur votre parure, qui est du meilleur goût.
LA DUCHESSE
Quoi! vous n'avez rien autre chose à me dire?
LE DUC
Non, rien dont je me souvienne.
LA DUCHESSE
Voyez comme cela est fâcheux, car la me'moire m'est revenue à moi, et je crois me rappeler maintenant cette chose aimable que je vous ai dite, il y a cinq jours, près de la statue d'Apollon.
LE DUC
Ah ! vraiment ?
LA DUCHESSE
Cher duc (Elle présente son front à son mari.), n'e'tait-Ce point
cela?
LE DUC, l'embrassant avec transport.
Avouez que nous avons eu grand'peur, tous deux ?
LA DUCHESSE
Quoi ! vous aussi?
Plus que vous, chère Diana !
LA DUCHESSE
Oh I C'est impossible ! (Appuyée sur le bras de son mari, et arec
tendresse.) Vous plaît-il que je retourne à Herrera, monseigneur ?