‹ Theatre complet. --Chapitre 102 sur 318 · LA COMTESSE, LISETTE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LISETTE

Enfin que veut-il, le comte?

LISETTE

Madame, la voiture est remise sur ses roues, et comme M. le comte s'ennuie passablement, à ce qu'il dit, il serait fort aise que madame la comtesse voulût bien se remettre en route.

LA COMTESSE

Comment? qu'est-ce que c'est que ce ton-là? Se croit-il sur sa frégate? Dites-lui que je partirai quand je m'ennuierai à mon tour!

LISETTE, à part.

Oh! le vent change! (Haut.) Dois-je transmettre littéralement à M. le comte la re'ponse de madame la comtesse?

LA COMTESSE

Non, Lisette... Mais vraiment je ne comprends pas le comte... Depuis ce matin, il ne dit et ne fait que des sottises... Il devrait réfléchir cependant qne nous ne sommes pas encore mariés... et qu'en s'abandonnant à toute la brutalité de son caractère... ici en particulier... dans cette

maison... il s'expose à des comparaisons qui ne lui sont pas avantageuses...

LISETTE

Il est certain, madame, et très certain qu'il y a des hommes qui valent mieux que d'autres.

LA COlll ES - E.

Ah! à qui 1«' «lis-tu, Lisette!

LISETTE, à part.

Oh ! que de besogne ! Voyons donc ! (Haut.) A propos d'humeur, je vais bien e'tonner madame la comtesse. Le marquis du Lude, que madame voit si triste et si morose aujourd'hui, son valet m'a assure' qu'autrefois c'e'tait un homme extrêmement aimable.

LA COMTESSE, d'un ton plaintif.

Il l'est toujours, Lisette.

LISETTE

Ah!

LA COMTESSE

Et j'aurais voulu que le comte eût e'te' là tout à l'heure ; il aurait appris une fois en sa vie ce que c'est qu'un cœur vraiment tendre et passionné... C'est pourtant vrai, Lisette, que le marquis, tout en me parlant de sa femme, m'en a plus dit en cinq minutes que le comte... en dix ans.

LISETTE, qui s'est approchée de sa maîtresse.

Eh bien! madame, savez-vous ce qu'il faut faire?

LA COMTESSE

Quoi donc, Lisette?

LISETTE

Il faut l'e'pouser.

LA COMTESSE

Épouser qui?

LISETTE

Monsieur le marquis.

LA COMTESSE

Deviens-tu folle?

LISETTE

Puisque vous l'aimez.

LA COMTESSE

Quelle apparence! Tu rêves... Est-ce qu'on aime si vite, en quelques heures, sans connaître les gens, sans rien approfondir"?

LISETTE

Mais justement, madame, c'est comme cela qu'on aime. Si on approfondissait, on n'aimerait jamais. L'amour, madame, le véritable amour, c'est celui qui vous prend là tout d'un coup, sans qu'on sache pourquoi... bêtement... Ainsi moi, tenez, madame, je me suis tout de suite senti un faible pour Frontin. Il est laid, il est intéressé, il est poltron; n'importe, je l'aime! j'ai reçu le coup de foudre, et, pour devenir madame Frontin, j'attends simplement que madame la comtesse soit devenue madame la marquise!

LA COMTESSE, se levant.

Allons! cessez cette plaisanterie, elle m'offense. (Elle fait quelque- pas, puis se retournant.) Et quand même enfin il y aurait dans vos ridicules suppositions une ombre de vraisemblance, quand j'éprouverais pour le marquis ce sentiment déraisonnable que vous dites, quand je l'aimerais follement, éperdument, pour mettre les choses au pis, — voyons, mademoiselle, pouvez-vous penser que je ne préférerais pas la mort même à la honte de briser les engagements de toute ma vie, au chagrin de tromper un galant homme, de le réduire au désespoir?...

TRnisi ÈME TABLEAU 143

LISETTE

Ah! madame, si ce n'est que le désespoir de M. le

comte qui vous gêne, vous pouvez hardiment le supprimer!

i. \ COM1 i — l .

Comment !

LISETTE

.Ma foi, madame, tant pis! mais cela me brûle... il faut que le mot parte! M. le comte, madame, est marié]

LA COMTESSE

Que dis-tu, Lisette? marie'!... Le comt'- mariél

LISETTE

Oui, madame... marié, archimârié! il me Ta confessé lui-même... marié sur mer, aux Antilles, sous I" beau ciel des tropiques... les influences de la navigation... je ne sais tout ce qu'il m'a conte'... mais la vérité est qu'il est marié.

LA COMTESSE, 9^ppnyaat nu un meuble.

Ah! Lisette, quelle nouvelle!

LISETTE, accourant.

Dieu! madame la comtesse se trouve mal!

i. \ COMTESSE.

Non, Lisette, non... je me trouve plutôt bien... mais la surprise... et puis l'indignation.. . car c'est une trahison

révoltante, Lisette!

LISETTE

Ohl révoltante, madame... Mais le pauvre homme l'a bien expiée... surtout aujourd'hui, en travaillant lui-même à se donner un rival dans votre cœur maigre1 la jalousie qui le dévore... car, il a beau être infidèle à madame, il n'en est pas moins jaloux de madame! Voilà les hommes !

LA COMTESSE

Mais quel tissu d'horreurs, Lisette! quelle trame épouvantable !

LISETTE, apercevant le comte.

Chut! le voici, madame!

LA COMTESSE

Va, va, laisse-nous, mon enfant... je tiens ma vengeance !

Lisette sort à gauche au moment où le comte entre par le foinl.

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