SCÈNE CINQUIÈME
sincère, voyons, que de juger absolumenl Les choses par leur revers el La vie par sa face douloureuse?... J'ai Benti comme vous, monsieur, le fardeau de vivre... comme vous, plus que vous peut-être, j'ai senti l'épreuve; mais que d'allégements m'onl révélé la main paternelle qui nous l'imposa ! Elélas ! m j'osais élet er un reproche contre Dieu, je l'accuserais plutôl d'avoir mis trop de j^ràces à cofê de ses rigueurs et d'avoir trop enchanté celle prison, puisque enfin il nous la faul quitter.
JACOBUS
Encore une fois, madame, j'aurais compris, j'aurais partagé ces regrets, lorsque dans la fleur de ma jeunesse...
MADAME D'ERMEL.
Vous me faites rire avec la Heur de voire jeunesse... Eh bien, j'ai eu, comme vous, monsieur Jacobus, une jeunesse plus ou moins lleurie ; mais il y a des Heurs de toute sorte, voyez-vous... Celles qui croissent au penchant des tombes ont leur charme aussi, dont je ne me suis pas peut-être assez défendue...
.TACOBUS.
Madame...
MADAME D'ERMEL.
Je suis si lasse, que je parle en dormant, je crois... Oui, je voudrais avoir été plus insensible aux derniers parfums de cette soire'e qui s'achève. Dieu ne l'a pas voulu... Vousmême, qui n'êtes pas tendre, ne laisseriez-vous rien ici qui vous fût cher?... Je ne parle pas de moi, mais de ce fauteuil qui est au coin de ma cheminée, et d'où vous avez écouté passer vos hivers adoucis ; je parle de cette pendule, de cette console, de cette tenture familière, de ce malheureux damier lui-même... de tous ces riens enfin qui, parce qu'ils se renouvellent chaque jour, prennent sur le cœur une puissance infinie... Allez, demain ne nous vengera que trop, le bon Dieu et moi ; demain, vous sen-
tirez qu'il vous restait encore du bonheur à perdre. (Elle s'arrête comme épuisée.) Ah! que je suis lasse!... que je suis brisée, mon Dieu !
Elle bâille.
JACOBUS. Il fait un pas vers madame d'Ermel.
Vous ne souffrez pas, madame ?
MADAME D'ERMEL, dune voix de plus en plus faible.
Hein ?... Non... c'est la fatigue... le sommeil. Dieu merci, je vais dormir... Vous savez, vous, ce qui vous resle à faire... Que je ne vous retrouve pas en m' éveillant... puisque vous n'avez pas voulu... Je suis bien aise... cela m'épargnera... la lin.
Elle murmure encore quelques mots. Après s'être tue, Jacobus reste immobile pendant quelques minutes.
JACOBUS, la regardant de loin.
Elle s'est endormie. Ses derniers sommeils sont des sommeils d'enfant!... Honnête et douce créature! âme toute prête pour le ciel !... Le Dieu de justice et de bonté a déjà fermé la blessure dont je l'avais frappée; mais celle que j'ai ouverte du même coup dans mon cœur saignera jusqu'à ce que la mort l'ait cicatrisée... Et cependant je
ne pOUVais pas... je ne pouvais pas !... (il fait quelques pas vers la porte de gauche, s'arrête et se retourne vers madame d'Ermel.) Adieu,
adieu, madame !... Que le bon ange de vos nuits vous répète les vœux de l'ami que vous n'entendrez plus.
U fait encore un pas vers la porte, puis, se décidant brusquement, il revient à petits pas, avec précaution, près de madame d'Ermel devant laquelle il s'agenouille, prend le bas de sa robe et y pose ses lèvres.
MADAME D ERMEL, se soulevant un peu et lui mettant la main sur la tète.
Courbe-toi, vieux Sicambre, et adore ce que tu as brûlé !
J A C O B U S , décontenancé.
Eh quoi ! vous ne dormiez pas, madame !