ACTE PREMIER
SOPHIE
Eh bien, si vous la connaissez, vous savez que c'esl une femme très .1 -ri ''a bh- de sa personne, malheureusement, mais, en outre, spirituelle, ambitieuse, prude et coquette, comme tous ces messieurs me l'ont dit... Elle était presque une vieille tille quand elle a épousr, il y a trois ,111-, [»<»ur sa fortune, un mari beaucoup plus âgé qu'elle. Ne pouvant l'aimer, elle a cherché naturellement le placement ih- son cœur... Elle se faisail faire la cour fn-> vivemenl par un officier d'état-major, M. Roberl dUliers, quand un.- nièce de son mari, une jeune veuve de province, esl venue passer l'hiver chez elle, et lui a enlevé' son amoureux, lequel va e'pouser cette nièce un de ces jours, laissant la tante ulcérée et alte're'e : c'est alors que cette femme s'est rejetée sur Chamillac, pour lequel elle se compromet ouvertement, et qui, de son côté, la suit partout : elle l'attire chez elle, elle le cajole, elle lui écrit. Entin, mon ami, il est clair comme le jour que c'est une liaison qui commence, et avec une femme de cette nature et dans cette situation, une liaison est un véritable mariage... Par conséquent, c'est ma mort... et si on vous demande où je lo^'e dans trois mois d'ici, vous pourrez bien dire que je lo#e au fond de la Seine !... Oh! la misérable !
H UG O N H E T .
Mais non, Sophie, ne vous moult'/, donc pas la tête comme cela, sur des chimères... je la connais aussi, moi, cette madame de La Bartherie... j'ai commencé depuis quelques jours le portrait de sa nièce...
SOPHIE
Bah!
HUGONNET
Oui, et sa tante l'accompagne quelquefois ici... Eh bien, c'est avant tout, comme on vous l'a dit, une femme ambiiv. 19.
334 CHAMILLAC
tieuse, ce que nous appelons une faiseuse, qui a un salon, qui collectionne toutes les ce'le'brités du jour, et comme Chamillac est très intéressant, très à la mode, elle veut en enrichir sa collection... D'ailleurs elle préside à une foule d'œuvres et entreprises de bienfaisance, et Chamillac s'occupant également de bonnes œuvres, c'est un rapprochement naturel entre eux...
SOPHIE
Vous croyez ça! Ah! je les connais, leurs bonnes œuvres, allez. (Elle se lève pour prendre un pinceau, et revenant.) El le
mari? Le La Barthcrie? Qui est-ce? Un imbécile? h u g o x N e t . Non. C'est an député, — un philanthrope... d'aucuns disent : un tartufe !
SOPHIE
Dévot, alors?
HUGONXET.
Pense pas... Mais il y en a de laïques, vous savez!...
SOPHIE, toujours dehout, avisant sur un chevalet une toile recouverte d'un rideau.
Qu'est-ce que c'est que ça, Hugonnet. Du nouveau?
HUGOXXET.
Eh bien, c'est ce portrait!...
SOPHIE
Quel portrait ?
HUGOXXET.
Mais de cette nièce; la nièce de madame de La Rartherie...
SOPHIE
Voyons!
HUGOXXET.
PCe regardez pas... il n'y a qup la tête d'ébauchée
tCTE PREMIER SOPHIE) elle 1ère le rideau ot pousse du erl de lorprise.
Ah ! mon Dieu!
il U60NN BT.
Vous vous h "M\ ez mal ?
SOPHIE
Bugounet... qu'est-ce que c'esl que cette femme-là?
HUGONNET
Mais je rous l'ai dit... c'est la nièce de madame de La Barttaerie, cette jeune veuve qui ?a se remarier.».
SOPHIE
Gomment... c'est possible!... au fait, je l'ai entrevue vaguement dans la voiture de sa tante... et je me disais : mais où donc ai-je déjà vu cette figure-là?... Ali! pauvre chère créature! comme ça me fait plaisir delà retrouver... et elle est déjà veuve, la pauvre petite!
HUG0N.NET
Comment, tu la connais?
SOPHIE
Si je la connais!... Mais, mon ami, c'est la petite dame de Luchon!... Je ne l'ai vue qu'une fois : mais cela m'a suffi pour ne jamais l'oublier...
HUGONNET
La dame de Luchon, tu dis?...
SOPHIE
Comment! je ne t'ai pas conté mon histoire avec la dame de Luchon?
HUGONNET
Jamais... jamais !
SOPHIE
Ça m'étonne bien... car c'est une date dans ma vie.
(Debout, a coté -lu chevalet d'Husonnet.) Eh^bieil, il V a quatre 3US,
336 CHAMILLAC
j'étais souffrante. On m'avait envoyée à Lnchon... C'était Soulaville qui m'y avait conduite naturellement.
HUGONNET
Joli compagnon!
SOPHIE
Oui, comme vous allez voir! Un soir, il me mène au Casino. Après avoir joué aux petits chevaux, l'envie me prend de danser un quadrille, et nous voilà, Soulaville et moi, sur le carré, en vedette... Il y avait un monsieur et une dame en face de nous. Soulaville leur fait signe qu'il compte sur eux pour le vis-à-vis... Le monsieur et la dame, après quelques mots échangés à voix basse, se retirent et vont s'asseoir. Soulaville s'adresse à un autre couple qui refuse et va s'asseoir... Cela fait sensation, naturellement... On chuchote autour de nous, on me regarde, on s'informe... Bref, tout le monde quitte la place, nous laissant seuls, Soulaville et moi, au milieu du salon.
HUGONNET
Diable.
SOPHIE
Dame, mon ami, je n'étais pas grand'chose dans ce temps-là... c'est vrai. Mais enfin, j'avais du cœur, pourtant, et en me voyant là, seule, au milieu de ce salon, honnie, affichée, insultée... Ah! je souffris bien, je vous assure!... j'aurais voulu mourir... j'aurais voulu que le parquet s'abîmât sous mes pieds... Eh bien, dans ce moment-là, mon ami, dans ce moment cruel, — une femme eut pitié de moi, de ma détresse profonde... Une jeune femme, jolie, distinguée entre toutes, qui s'avança tout à coup vers moi, et me dit en saisissant la main d'un monsieur qui passait : — « Mademoiselle, je vous fais vis-àvis! » — Et cette petite femme, celle que je retrouve ici, file était si honnête, si respectée, qu'elle lit honte à tous les gens qui étaient là... Elle leur fit honte de leur dureté...