‹ Theatre complet. --Chapitre 80 sur 318 · LE COMTE, LISETTE · texte numérisé non relu

LE COMTE, LISETTE

LISETTE

Ah! Monseigneur, voilà comment vous travaillez à vous faire haïr?

LE COMTE

Eh! que veux-tu, Lisette? j'ai e'te' maussade comme un animal sauvage; mais c'est un archange, un trésor inépuisahle de patience et de bonté'!... J'en suis touche', Lisette... mais en même temps j'en suis exaspe're'... Vraiment cette femme-là est trop parfaite... trop divine... Je voudrais... oui, je goûterais je ne sais quel amer plaisir à la surprendre en faute... par exemple, à la voir infidèle à son tour... Ah! ce serait là le vrai moyen!... Cela arrangerait tout... je serais justifie'... elle serait console'e...

LISETTE

Oui, sans doute, Monseigneur... le moyen serait excellent... et j'y avais bien pense'... mais le difficile, c'est de vous trouver un rival dans le peu de temps qui nous reste.

LE COMTE

Comment! diable! il serait trop plaisant que je ne pusse trouver en le cherchant ce qu'on trouve si aise'ment quand on ne le cherche pas!... Voyons, Lisette, voyons, parmi les amis, les familiers qui hantaient ce'ans pendant mon absence, n'y en a-t-il donc aucun pour lequel ta maîtresse ait pu marquer quelque ombre de préférence?

LISETTE

Aucun, Monseigneur... Nous ne voyions personne. D'ail-

PUE M IKK TABLEAU 105

leurs, songez donc que nous sommes ici à cent lieues de Paris!...

LE COMTE

Mais les voisin-, Lisette?

LISETTE

.Nous n'en avons pas, Monseigneur.

LE COMTE

Comment! pas un voisin? C'est donc une fatalité'!

LISETTE

C'est-à-dire que nous en avons bien un, mais qui ne peut nous servir à rien...

Et pourquoi?

LISETTE

Eh! Monseigneur, c'est le marquis du Lude.

LE COMTE

Comment! le marquis du Lude, cet original, ce maniaque, qui depuis la mort de sa femme mène un deuil si extravagant... il demeure près d'ici?

LISETTE

A trois lieues environ, Monseigneur. Il est venu s'installer là depuis six semaines avec un sien valet nomme' Frontin, qui pleure jour et nuit de concert avec son maître moyennant mille livres de rente qu'il lui fait pour cela.

LE COMTE

Eh bien! Lisette, il me semble au contraire que voilà notre homme... Ta maîtresse est un peu romanesque, ce deuil extraordinaire devrait parler à son imagination... Est-ce qu'elle ne t'a jamais entretenue du marquis?

LISETTE

Mon Dieu! Monseigneur, avant votre arrive'e, Madame avait bien paru à la vérité se préoccuper de ce nouveau

venu: elle me demandait si je l'avais aperçu, s'il était jeune, comment il était fait, et casterà, et cœtera...

L E COMTE

Ali! elle te demandait cela, Lisette?

LISETTE

Oui. Monseigneur, avant votre arrivée...

Eh Lien! mais c'est un acheminement, cela. Lisette, c'est un germe qu'il s'agit de développer... Voyons, si on l'invitait a dîner, ce marquis?

LISETTE

A dîner, Monseigneur! D'abord il ne dine pas; il vit de soupirs... Et puis jamais il ne dépasse le s-aiil de son château, si ce n'est pour faire quelque promenade mélancolique dans les coins les plus sombres de son parc...

LE COMTE

Le fat!... Mais si on ne peut l'attirer chez soi, ne pourrait-on aller le relancer dans sa tanière. Lisette?

LISETTE

Impossible encore, Monseigneur! Il tient sa porte fermée comme celle d'un couvent, surtout aux femmes, car il a juré de ne pas regarder une femme en face depuis qu'il a perdu la sienne, — et ce qu'il y a de bon, Monseigneur, c'est qu'il impose les mêmes restrictions à son valet, — 1 -quel, par parenthèse, si j'en juge d'après certain- regards sournois qu'il me jette en passant, semblerait un peu fatigua de .--in yertueux personnage... Ah! le magot)

LE COMTE, qui a paru réfléchir.

Enfin, lu as beau dire, Lisette, puisque vous n'avez pas d'autre voisin, il faut bon gré" mal gré que celui-là nous serve : dan- une situation désespérée, on ne connaît pas l'impossible... et si une fois je nie décide- à m'introduire

PREMIER TABLEAU io7

chez le marquis, el La comtesse avec moi, je le d»:iie de m'. 'îi empêcher, morbleu ! nous verrons !

Vous avez donc une idée, Monseigneur 3

LE COMTE

Oui, Lisette, j'en ai une : eMe est lefrihie, c'esl vrai... mais, je le répète, je suis désespéré... je ne me connais plus... el à toul prix... Dis-moi, le château du marquis n'est <ju"à trois lieues d'ici... mais pouvons ce matin diriger nuire promenade de ce côté, n'est-ce pas?

Oui, Monseigneur.

LE COMTE

Très bien!... Les deux chevaux blancs qu'on attelle ce matin pour la première fois sont un peu vil'-;, n'est-il pas

vrai?

LISETTE

Oh! deux démons, Monseigneur!

LE COMTE

Parfait! — je conduirai moi-même.

Ll .-ETTE, avec effro'.

Grand Dieu!... je croyais que vous ne saviez conduire que les vaisseaux, Monseigneur?

LE COMTE

le sais assez Conduire, Lisette, pour ce que je veux faire.

LISETTE

Miséricorde! mais que voulez=-vous donc faire?

LE COMTE

Tu es de la promenade, n'est-ce pas, Liselie?

LISETTE

Oui.

LE COMTE

Eh bien ! tu vas voir, tu vas voir!

LISETTE

Monseigneur, j'espère bien...

LE COMTE

Silence!... la comte

La comtesse entre.

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