SCENE V LA COMTESSE, LE MARQUIS
LA COMTESSE, toussant légèrement.
Hem! Hem!
LE MARQUIS, «'approchant, aven embarras.
Madame !
LA COMTESSE
Ah! c'est vous, marquis?
LE MARQUIS
Oui, madame... je venais vous dire qu'on a trouve' un charron, et qu'il sera ici dans un moment.
LA COMTE--?
Merci, monsieur... je vous suis oblige'e de vos peines...
LE MARQUIS
Il n'y a point de peines, madame. Je vais recommander à cet homme la plus grande diligence, car je comprends que vous ayez hâte de quitter un lieu... qui vous offre si peu de distractions...
LA COMTESr-E.
Mon Dieu, il est naturel qu'on ait hâte de quitter un Lieu où Ton se sent importun, car autrement...
LE MARQUIS
Ah! madame, vous ne sauriez être importune en aucun lieu.
LA COMTESSE
Je vous sais gré de me le dire du moins.
LE MARQUIS
Je le pense, madame. (La comtesse s'incline sans répondre et s'assoit; le marquis fait quelques pas pour s éloigner; puis, revenant.) VOUS habitez ces environs, madame?
LA COMTESSE
Oui, marquis; nous habitons, le comte et moi, ce petit château qu'on voit au bout du chemin, à trois lieues d'ici, le château de Pons.
LE MARQUIS
J"ai donc l'honneur de parler à madame la comtesse de Pons? (La comtesse s'incline.) Je n'en suis que plus confus de vous recevoir avec tant de mauvaise grâce, comtesse; vous emporterez de moi, je le crains, une impression peu favorable, et vous joindrez votre voix à ce concert de réprobation qui s'e'lève en ce monde contre tous ceux dont les sentiments et la conduite s'écartent de l'usage commun.
LA COMTESSE
Gomment! marquis, est-ce possible que la calomnie ait ose' se prendre à des sentiments aussi exemplaires que les vôtres?
LE MARQUIS
Mon Dieu, oui, comtesse; j'ai même dû fuir Paris pour échapper aux méchants propos... Le croiriez-vous? ma douleur était qualifiée d'affectation, mon deuil d'hypocrisie.
LA COU 1T.--E. un peu déconi
VraimenI !
LE MARQUIS
Au reste, cela se conçoit... Quand on ne connaît pas les gens, on les juge de travers... on applique à des caractères particuliei - des i ègles générales, el on tire de fausses
conclusions... Je ne suis pas, moi, fait comme tout le monde malheureusement... je suis d'un naturel timide, défiant, froid en apparence... Je m'attache peu... mais aussi, mou cœur une fois donné*, c*èst pour la vie! Voilà ce qu'on ne comprend pas,
LA COMTESSE, à part.
11 est singulier! (Haut.) Moi, du moins, je vous comprends, marquis, croyez-le.
LE MARQUIS, souriant.
Me permettez-vous d'en douter, comtesse?
LA COMTESSE
Mais...
LE MARQUIS
C'est qu'en général, — je vous en demande pardon, — ce sont les femmes qui m'ont le moins compris ; ce sont elles qui se sont déchaînées contre moi avec le plus de violence. Peut-être l'avais-je mérité!... À peine je venais d'éprouver, comtesse, ce malheur irréparable, — j'e'tais jeune encore, j'étais riche. — je fus aussitôt en butte à des intrigues, à des entreprises valantes, qui, je vous l'avoue, me re'voltèrent... Dan- mon indignation, je fermai ma [»ort.- à tout votre sexe... Il ne m'a point pardonné I
LA C 0 M TE S SE , avec embarras
Eh bien! je vous réponds d'une femme au moins qui vous pardonne... qui apprécie vos sentiments... qui croit à votre sincérité... qui en est touchée.
LE MARQUIS
Ali! comtesse... ce sont de bonnes paroles... et je vous remercie de tout mon cœur... quoique vous me fassiez sentir cruellement toute la rigueur de la solitude à laquelle je me suis condamne'... Les femmes, quand on est en confiance près d'elles, comme je suis près de vous, je ne sais pourquoi, sont une compagnie bien douce aux malheureux.
LA COMTESSE, émue.
Mais vraiment, votre confiance, marquis, me charme... et...
Le comte entre brusquement à gauche.