ACTE I, SCÈNE V
n'en étions pas encore làl Je lui disais: « V^oici que vous avez trente ans. Votre mérite personnel, votre situation éminente et vaillamment acquise dans rUniversité, vous donnent le droit de recevoir des rentes de la femme... qu'il vous reste à trouver. Il y a peu de temps que vous avez réintégré Paris ; vous n'avez pas encore fait de mauvaises connaissances ; vous n'avez pas ramené de liaison...
PAULINE
Oh!
VAL ANTON
« Par conséquent , vous n'aimez personne : donc mariez-vous! » Seulement, pour cela, le premier point est de se dire : « Je veux me marier. » Ensuite, il n'y a plus qu'à chercher une femme. De la sorte, on compare, on choisit, on donne la préférence. Gela vaut mieux que la méthode inverse : se pourvoir de la femme, d'ahord; et ne se décider à l'épouser que plus tard...
PAULINE, à Michel.
Et que répondiez-vous à ces exhortations?
Oh! pour moi, se marier, naître et mourir, cela me paraît composer les trois grandes solennités de l'existence. Je leur attrihue une égale importance, je les envisage avec le môme esprit. Or, on ne s'occupe pas de naître, on meurt invo-
lontairement, quand il le faut. Ainsi donc, j'imagine que le mariage doit s'accomplir sans que Ton s'en soit plus mêlé que de sa propre naissance, sans qu'on Fait plus préparé que sa mort. Je voudrais qu'il survînt tout seul, fatalement, instinctivement, par l'action souveraine de la nature. Le « oui » sacramentel, il me semble qu'il devrait vous sortir de la poitrine, parce qu'il a été mis là mystérieusement, à votre insu, comme y était le premier vagissement, comme y sera le dernier soupir.
IRÈNE
La nature se charge de nous faire naître et mourir. Elle ne prend pas le soin de nous marier.
MICHEL
Elle veille pourtant à nous rendre, malgré nous, amoureux d'un être à l'exclusion de tous les autres êtres. Et ce sentiment est aussi arbitraire, aussi indéfinissable, aussi divin que la loi qui nous fait d'abord ouvrir les yeux et, plus tard, les fermer à la lumière.
PAULINE
Mais on reste libre de se marier ou non ; on est libre de se marier sans amour, ou même contre l'amour.
AU dame! la nature s'est inspirée ici du sujet.
A CIT. I. SCKNK V
Elle n'est plus brutale, comme dans la question de vie ou de mort. Elle est plus humble et toute galante. Elle insinue, elle supplie, elle atermoie, elle tourmente...
IRÈNE
Et en fm de compte, elle est impuissante à préserver les gens de se marier par raison de famille, par raison de convenance, ou par toutes les espèces de raisons qui ne sont que de la raison.
MIC:iIEL.
On peut, pour un temps, me'connaître la nature, ou ne pas attendre qu'elle se soit prononcée. Soyez certains qu'elle reprendra son œuvre, tôt ou tard, soit pour confirmer le mariage de ceux qui s'étaient passés, à l'origine, de son consentement, — et c'est là le cas de tant de bons ménages où l'on ne s'est aimé qu'à la longue, — soit pour remarier ailleurs... à la façon de nature... l'un ou l'autre des époux qu'elle n'avait pas unis.
VALANTOX.
Moi, je ne connais qu'un procédé de mariage : c'est la mairie et l'église.
MICHEL
Le mariage, c'est l'amour!... auquel de vertueux usages ont noblement fait d'ajouter la mairie et l'église. Dans votre système, il ne serait plus que l'action sérieuse de signer un contrat
considérable. Je veux bien voir, dans ce genre d'engagement, le plus notable des actes bourgeois ; je lui dénie le caractère, la beauté fatale d'être un des trois grands actes humains.
PAULINE
Est-ce à TEcole française d'Athènes que l'on vous apprend ces choses-là ?
MICHEL
Non, à l'école de la vie, où vous avez, chère madame, assisté à mes débuts.
VALANTON.
Il paraît qu'en effet vous avez été le premier compagnon de jeux de ma petite belle-sœur?
MICHEL
Nous étions voisins de jardins, à Saint-James. Un jour vint où je n'eus plus ni père, ni mère, ni jardin. Et l'illusion d'avoir encore une famille, d'avoir conservé ma part d'air au soleil, je la trouvai dans la bonne résidence d'à côté.
UN DOMESTIQUE, entrant.
La voiture de madame Valanton est avancée.
VALANTON, au domestique.
Rien. Apportez les pelisses. {Le domestique sort.)