‹ Théâtre completChapitre 106 sur 193 · SCENE II LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

SCENE II LE CHEVALIER

FRANÇOIS SULEAU , entrant par la porte de gauche. LE CHEVALIER.

Vous, à Vienne!... sortant de chez Léopold- Joseph!... Vous, monsieur François Suleau!

SULEAU

Comment me connaissez-vous, monsieur?

LE CHEVALIER

Eh ! qui ne connaît le moderne Juvénal, le bon écrivain royaliste, dont le style ne cesse de transpercer la clique révolutionnaire!... Vous n'avez pas de lecteur plus assidu que moi. Je pourrais vous réciter le dernier numéro du journal que vous avez édité en pays allemand. Avec quelle verve vous y conviez l'Europe à rétablir l'ordre en France ! Et que votre respect est pressant pour faire entrer en campagne la tzarine, le cabinet de Saint-James, la Prusse, la Suède, l'Espagne, et jusqu'à Sa Majesté Sicilienne!

SULEAU

En vérité, monsieur, je me félicite de vous avoir rencontré.

LE CHEVALIER

Je vous croisai déjà, ces derniers temps, sur les bords du Rhin, quand vous quittiez le comte

Acrr. I, sriM- Il 233

(le Provence pour vous rendre à Coblcntz, chez \o comte d'Artois... Puis-je vous demander si c'est une mission de nos princes qui vous a coiuluil dans cette capitale?

SLLEAU.

Ma mission, c'est moi seul qui me la suis donnée. Je suis accouru, à franc étrier, pour dire iii. toute chaude, l'émotion qui m'a pris devant l'état où on laisse le pauvre camp des émigrés!... Tant de braves gentilshommes s'y sont rendus, dans l'espoir que, dés le lendemain, ce serait la bataille, et qu'ils allaient, sans rémission, vaincre ou mourir pour la loi monarchique! Si, d'un mouvenn'ut stoïque. ils ont quitté leurs alTections et leurs biens, parents, châteaux et terres, c'était pour revenir bientôt dans une grande expédition tle chevalerie, qui replanterait partout la bannière des droits immémoriaux et des légitimes honneurs !

Ll". ClIKNALItH, mélancoliquement.

Oui! l'on apercevait cela!

Sl'LLAU.

Mais, avec la négligence du souverain d'Autriche à secourir Louis XVI, son beau-frére pourtant, la petite armée française a manqué des troupes d'appui qui lui étaient indispensables. Alors, elle s'est énervée dans l'inaction. Le découragement et la mollesse ont pénétré les rangs. Un intrigue ; on se console de l'indigence par la galanterie. Une favorite trône dans une

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cour improvisée!... Bref, j'ai ainsi exposé à Sa Majesté tous les motifs de précipiter son intervention.

LE CHEVALIER

Croyez-vous l'avoir persuadée?

SULEAU

J'avais, en face de moi, un empereur de quarante-quatre ans, auquel il reste à peine quelques mois d'existence, et un premier ministre qui, en cette fin de l'année 1791, est presque jumeau avec le siècle ! Quelles sensibilités voulez-vous qu'on éveille, au sujet de l'avenir, chez des gens à qui leur santé ou leur âge ne promettent plus de vivre?... L'année dernière, Léopold-Joseph II n'était encore que grand-duc de Toscane, se plaisant aux arts et à la beauté. On chuchote qu'en venant occuper l'empire il a ramené, de Venise, un harem. Et, en effet, aux manières douces de ce monarque pâle, à ses sursauts exaspérés, on croit bien discerner les caractères d'une agonie sous des baisers!... Advienne que pourra! Je

reprends mon chemin, {il fait mine de se retirer.) LE CHEVALIER, l'arrêtant avec reproche.

Monsieur Suleau!... Vous ne m'avez pas seulement demandé qui je suis!

SULEAU

Pardonnez-moi I . . . Je m'étais effectivement contenté de voir en vous un compatriote, un émigré, un abonné de mon journal!...

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