SCÈNE V Les Mêmes, MADAMI^ CAMPAN
MARIE-ANTOINETTE, A madame Campan qui mienl lie r.iiitirh;inthrf.
Ce vacarme, que signiliait-il?
MAltAMK CAMPAN.
Madame, ce n'était qu'une dispute entre deux gardes de vos appartements.
MAIUE-ANTOINETTE.
A quel propos?
MADAME CAMPAN
L'un soutenait que le Roi se conforme à la Constitution, et qu'il le défendrait au péril de sa vie.
MARIE-ANTOINETTE
Que disait donc l'autre?... Voyons, madame, répondez !
MADAME CAMPAN
Ces deux hommes étaient sur le point de s'égorger!... Le second répliquait que la Constitution est entravée par le Roi...
VOIX DIVERSES
Oh!
JARJAVES.
Voilà de quels défenseurs est pourvu le château !
264 TIIÉIÎOIGNE DE MÉniCOURT
MARIE-ANTOINETTE
Oui, la moitié de la garde est du parti des Jacobins. On nous a prévenus, n'est-ce pas, Elisabeth?
MADAME ELISABETH, le.t yeux /îje'.v sur Rœderer.
Ma sœur, vous vous souvenez que, lors du premier envahissement des Tuileries, il y a six semaines, le 20 juin, nous n'avons pu définir {Déxiffnant Rœderer.) si mousicur le procureur-syudic était pour ou contre nous. Qu'est-il en train de déchiffrer là-bas? Que nous présage de mauvais, entre ses mains, ce papier aux trois couleurs de la Révolution?
MARIE-ANTOLXETTE.
Allez lui demander.
MADAME ELISABETH, marchant vers Rœderer.
Qu'est-ce que vous tenez là?
ROEDERER
Madame, c'est la loi de la force publique.
MADAME ELISABETH
Et qu'y cherchez-vous?
ROEDERER
Je cherche s'il est vrai que je sois autorisé à employer le canon d'alarme, à montrer le drapeau rouge, et à commander le feu sur les groupes, après trois sommations.
ACTK II, hckSE V 165
MADAME ÉLISADETH
Kli bien!... les circonstances vous donnentelles ce pouvoir?
nuEDEriEH.
Mîuiann'. y ne le crois pas. D'aprùs les termes, il n'y a lieu à jirocéiler de la sorte que si la tranquillité publique est habituellement troubUn». (Jr nous sommes, ce soir, en l'ace d'une nH'olte souilaine, et non pas d'un trouble habituel.
JAIUAYES.
Ouoi!... cet ëdilice chancelle d(''jà sous la poussée de l'insurrection, et l'on y est encore il se demander quels gants il convient de prendre avec ceux qui viennent le jeter bas!
MARIE-AXTOI.NETTE, À Rœtlerer.
Monsieur, il est temps enlin de savoir qui doit l'emporter, du Roi ou du parti factieux!... Il y a ici des forces!
RŒDEREn.
Madame, en ce cas, voyons les dispositions faites pour la résistance !
MARIE-A.NTOINETTE, interp4flLinl un officier de Ut garde mttionale.
Monsieur Lachesnaye, voulez-vous parler?
LACIIESNAVE.
La gendarmerie est postée h la colonnade du Louvre. On a rompu le plancher de la grande ^^alerie sur assezde longueur pour qu'aucun assaillant ne puisse nous venir par le pavillon de lin-
faute ni la galerie d'Apollon. Dans la première cour, deux pièces de canon; trois dans la cour du milieu et trois dans la cour des Princes. Nous n'en avons pas davantage... Du côté du Carrousel et un peu partout, sont répartis les treize cent trente Suisses, les gardes constitutionnels licenciés, qui ont repris des armes, et quelques centaines de gardes nationaux que nous fournissent les bataillons de la Butte-des-Moulins, des Petits- Pères et des Filles-Saint-Thomas. {Très pariicuUèrement à la Reine.) Mais ces derniers. Madame, se rebutent déjà de ne pouvoir parvenir auprès du Roi. Ils voient les Tuileries s'emplir de personnages en habits de couleur, ayant Tépée ou des pistolets et présentant une carte bleue qui porte en lettres noires : « Entrée des appartements... » Ce monde-là gêne beaucoup le service.
MARIE- ANTOLXETTE.
11 est mal à propos de s'en plaindre. Je réponds de ces messieurs ainsi introduits. Ils marcheront devant, derrière, dans les rangs, comme vous voudrez. Ils sont prêts à tout ce qui pourra être nécessaire : ce sont des hommes sûrs.
ROEDERER
Je vois, madame, qu'il y a, au château, une forte résolution de combattre, et que des gens vous font espérer la victoire.
MARIE-ANTOINETTE, déclinant une ingérence.
Ce n'est pas à moi que les décisions appar-
ACTS II, tCftNK ri M7
tiennent. dndiquMnt u i>ort« Jii fintil. Aile/ |)rendre part à ee qui se dit dans la clianiltre du Conseil.
i(iii:i>EnKH.
J'y vais, madame... Venez aussi, monsieur l.achesnaye.
(lU sortent tous deux par la porte du fond.)
SCE\E VI Les MÊsirs, moins RŒDEHER et L.AGHES.NAYL!.
MARIE-ANTOINETTE, te Laissant lomlter sur un tabouret, à m.idame Étisaljeth et à nutdame Camjian qui t'encadrent.
Il faudrait pouvoir tenir un mois!... Nous savons l'itinéraire des émij;rés et du roi de Prusse. Nous savons quand ils vont être à Verdun et quand ils assiégeront Lille... Si nous gagnions quelques semaines, nous serions drlivrésl... Mais au point où nous sommes, le Roi n'adressera pas aux Parisiens le peu de paroles qui, bien articulées, centupleraient le nombre de nos défenseurs!... II n'est pas poltron, mais il a peur du commandement et craint de haranguer des hommes réunis!... Pour moi, je saurais bien agir et monter à cheval. Mais ce serait anéantir le Roi que de me montrer à sa place. Une reine qui n'est pas régente ne peut rien en cette conjoncture, rien que de se préparer à mourir!... (in
bruit de cloches se fait entendre. Ecoutez!...
VOIX DIVERSES
Le tocsin!... le tocsin!...
(Toute l'assistance se porte vers la fenêtre, on sur le balcon.)
MARIE-ANTOINETTE
C'est Saint-Philippe?
MADAME ELISABETH
Oui, oui... (Un son plus fort.) Mais cela c'est Saint-Roch.
(Elle passe sur le balcon.)
MADAME CAMPAN
On entend une troisième cloche.
MARIE-ANTOINETTE
C'est Saint-Germain-l'Auxerrois?
MADAME CAMPAN
Ou Saint-Eustache?
JARJAYES
De l'autre côté de l'eau, on sonne aussi à grande volée !
MARIE-ANTOINETTE
Oui ! toutes les églises !
MADAME CAMPAN
Ah! Dieu nous abandonne, puisqu'il permet que les voix du ciel montent signifier vers lui l'attentat prochain contre Leurs Majestés chrétiennes !
ACTB II, *ct.SK VII M9
MAIUK ANTOINETTE, à nutdanie CMmimn.
\\\ei savoir ce que fait le Roi!...
{Màdêint Campnn tort pur U droite, au premier pUtn.)
MADAME tLIS.\BETH. du tutlcon, montrant une télé effarée, à Marie- Antoinett».
Oli ! venez entendre, ma sœur!
MAIUE-ANTOINETTE, A Jarjaye>
Ouand j'aurai passi', veuillez joindre lis battants de la fenùtre et les rideaux. UnJiqunni le i,aUon.) 11 ne faut pas se détacher, là, sur une lueur. 11 y a dehors, dans l'ombre, trop de fusils!
{Elle disparuit sur le balcon. — Jarjayes exécute les prescriptions de la Heine. La fenêtre close ne laisse plus pénétrer qu'un son très affaibli du tocsin.)