SCÈNE Mil L.\ Folle, THÉROIGNE. in (jlwthième S. vn s- Ce lotte
QUATIUÈME SANS-CLLOTTE, accourant.
Citoyens, savez-vous le nouveau crime des Girondins?
LORATEIH.
Lequel ont-ils pu commettre encore?
Qf.VTniÉME SA.VS-CLLOTTE.
Ou a découvert qu'ils accaparaient des masses
354 THÉROIONE DE MÉRICOURT
de pain chez les boulangers, et, ce qu'ils en font, voulez-vous que je vous le dise?
UNE VOIX DANS LA FOULE
Dis-le !
QUATRIÈME SANS-CULOTTE
Notre pain, pour nous révolter contre la République, notre pain, ils le jettent nuitamment dans la Seine !
LA FOULE
Oh!
L'ORATEUR
Que ceux qui sont las d'être persécutés, d'être
bafoués, que ceux-là me suivent ! (indiquant U Assemblée.) Je vais à la barre exiger l'arrestation de tout ce qui pactise avec les Girondins!...
LA FOULE, suivant l'orateur.
En avant !
THÉROIGNE, debout sur les marches de la Convention.
Un instant, citoyens!... Je ne vous demande qu'un instant !
DEUXIÈME SANS-CULOTTE
Que nous veux-tu ?
THÉROIGNE
Je veux que vous preniez le temps de résister aux conseils de la misère et de la perfidie ! Je veux que vous reconnaissiez, dans les hommes dont vous jurez la perte, une lignée très pure de
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VOS penseurs anciens, de vos meilleurs philosophes!... L'Ame qui veille en eux, àiuo forte et claire, rehelle aux chimères, aiïranchie des superstitions, appn'ciant la vie sans détester la mort, cette ftme-là, parmi tous les rayonnements du génie frant^ais, représente votre sag:esse nationale
LA FOLLE
Ha! ha! ha!
LORATEUR.
Ton temps est passé, Théroigne !... On ne t'écoute plus !...
THÉROICNE.
Vous mécouterez, pourtant !
PREMIER SANS-CULOTTE
Dis donc, Théroigno, tu n'étais pas avec les modérés, le jour où, dans cet endroit même, je t'ai vue tenir les bras de Suleau qu'on tuait !
THÉROICNE.
Depuis cette époque, j'habite les cavernes du remords; et c'est parce que j'en arrive vers vous qu'il faut que vous m'écoutiez!
PREMIER CITOVEX. i la foute.
Laissez-la parler.
THÉROICNE.
Quelqu'un a rappelé ici le nom de Suleau?
3o6 TIIÉROIGNE DE MÉRICOURT
PREMIER SANS-CULOTTE
Oui, moi!
THÉROIGNE
Je t'apporte de ses nouvelles : la nuit dernière, je l'ai encore revu.
DEUXIÈME CITOYEN
Elle divague!...
THÉROIGNE
Dans les profondeurs du sommeil, j'entendais une immense acclamation. Une femme m'apparut, que tous saluaient de ce même cri : « Vive la Révolution ! » Mais, dans les traits de son visage, je reconnus, avec stupeur, le mien.
LA FOULE
Ha! ha! ha!
THÉROIGNE
G était moi !... J'incarnais la Révolution. J'étais parée de helles couleurs blanches, rouges et bleues. Je tendais vers tout l'univers des mains fraternelles. Je prononçais des phrases sublimes. J'accomplissais des actes prodigieux. J'étais, vous dis-je, la Révolution !
LA FOULE
Ha ! ha ! ha !
THÉROIGNE
Soudain, le froid d'une bouche morte s'approcha de mon oreille... Ce François Suleau, dont
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j'ai assuré l'immolation, me suivait ot me «lisait: " — Tu as goùlo au moyeu le plus sur d'avoir toujours raison; lu ne te d«5shabitueras plus de tuer le contradicteur, de tuer pour qu'on se taise, de tuer encore, parce que tu auras tué!... » Kl je me sentis précipitée dans un océan pourpre, sur lequel roulaient des milliers de télés coupées chez toutes les castes : têtes fines à cheveux d'arpent, tôles hftlées d'où pendaient des barbes grossi^res. blondes têtes de femmes, des tôles même d'enfants! Je me défendais contre leurs dents grinçantes. Je criais : « — Erreur !... Vous me prenez pour la tyrannie. C'est elle seule qui, depuis les origines du monde, a eu le loisir de faire tant de tôles sans corps... Moi, vous voyez bien ma cocarde fraîche! Je suis la Liberté nouvelle! Je suis la généreuse Révolution!... » Mais toutes les têtes aux yeux lixes répondaient : « — C'est pourtant toi !... C'est toi qui nous as tranchées au ras des épaules, ouvrant ainsi les sources rouges, vidant les précieux réservoirs de sang qui se sont perdus en cette mer fumante. C'est toi, égale aux pires tyrannies, loi ! toi ! Révolution! »
LA FOULE
Silence!
THÉROIGNE
Ecoutez encore! Écoulez : quand on vous aura jeté les Girondins à dévorer, vos appétits réclameront à nouveau des autres, et puis des
autres !...
L'ORATEUR
Mais qu'on la fasse taire!... Emmuselez-la!
DEUXIÈME SANS-CULOTTE
A bas la Girondine!
LA FOULE
A la lanterne!
THÉROIGNE
Les flots sanglants de mon rêve, vous marchez à vous y engloutir, tigres insatiables!...
LA FOULE
A la lanterne!
Brutes aveugles!
LA FOULE
A mort! A mort!
PREMIER SANS-CULOTTE
Une corde, pour la pendre!
DEUXIÈME SANS-CULOTTE
A Tarbre, ici!
(Là foule s'est emparée de Théroigne. Un sans-culotte a couru chercher une corde.)
THÉROIGNE
Le lieu du crime sera celui de l'expiation... C'est bien!
ACTB V, HC*M IX 8B9