PREMIÈRE DAME
Qu'y a-t-il à voir dans cette cour?
LE DIRECTEUR, détignant le cabanon.
Je vous signale, là-bas, une créature qui eut son heure de célébrité : Théroigne de Méricourt.
SIEYÈS, à part.
Théroigne!
;nO THÉROIGNE 0E MÉHICOURT
DEUXIÈME DAME, interrogutive.
Théroigne?
SIEYÈS, à part.
Je la croyais morte !... (Il va vers le cabanon, et le fouille du regard, à une distance sage.)
PREMIÈRE DAME, au directeur.
C'est bien à cette fille-là qu'il arriva .. Voyons,
je ne crois pas me tromper?... (Un colloque d'explications se poursuit, à voix basse, entre les deux dames, le directeur et les infirmières.)
SIEYÈS, devant les barreaux^ à part.
Elle est donc là, cette image de la Révolution ! . . . A ses débuts, fringante et belle, puis mégère horrible, et culbutée enfin dans le ridicule... Maintenant, en cage!
LE DIRECTEUR, élevant la voix.
Elle est dans une phase de lucidité relative... Nous allons la faire causer...
SIEYÈS, vivement.
A quoi bon ! . . . Puisqu'elle repose, épargnons-là ! Contentez-vous, mesdames, d'un coup d'oeil sur
cette misère. (Les deux dames, suivies des infirmières, se portent devant le cabanon, oii elles restent à chuchoter. Sieyès
prend à part le directeur.) Il est notoire que jadis, j'ai connu Théroigne... un peu. Cela n'a pas la moindre importance. Mais si, par une fatalité, à mon aspect, elle prononçait mon nom, vous devinez quels
Acrt VI, M:fc;NK II :<"!
(luolibets mes malicieuses compagnes tireraient de là pour en alimenter la Coiir.
LE DIRECTKl'H, avec une respertueuie obligeane*.
J'imagine, monsieur le comte, que l'Empereur, à votre sujet, ne tolérerait pas la raillerie.
SIEYÈS, itver une rancune bien profonde.
Lui!...
LE DIRECTEUR
Excusez si je me pique de quelques notions sur les événements contemporains. Mais qui a rappelé d'Egypte, au bon moment, le général Bonaparte? Qui a préparé le 18 Brumaire? Qui a ilicté le texte môme delà Constitution du Consulat?
SIEYÈS
Il n'y a peut-être plus que vous à m'accorder que c'est moi qui ai lait tout celai
LE DIRECTEUR
Oh! monsieur le comte, Sa Majesté a, par maintes preuves publiques, attesté ce que vous doivent les assises de son trône. Elle vous a fait attribuer, à titre de récompense nationale, le domaine de Crosne. Tous les bons Français, en outre, ont pu se réjouir de vous voir successivement nommé président du Sénat, grand-aigle de la Légion d'honneur et, récemment, comte de l'Empire.
372 TIIKHOIGNE l)K MlililCOinT
SIEYÈS
Mes détracteurs s'etîorcent de gâter tout cela, en alléguant que j'ai collaboré, autrefois, avec les pires révolutionnaires!...
LE DIRECTEUR, dans une protestation indignée.
Les révolutionnaires n'ont pas eu de justicier plus rigoureux que vous! Dès l'année 1795, vous étiez à la tâche pour faire voter la grande loi de police, la loi martiale de l'an III, en vertu de laquelle furent exterminés les derniers jacobins, les derniers montagnards...
(En écoutant l'hommage qui lui est ainsi rendu, le front de Sieyès et son regard se sont couverts d'un voile sombre. Puis une autre pensée intérieure les éclaire furtivement.)
SIEYÈS
Je ne sais si c'est l'atmosphère de ce lieu de démence, mais voici que je me laisse prendre à une curiosité malsaine : je voudrais, sans que cela dût se savoir, me retrouver un instant en présence de cette folle. Je voudrais m'aventurer dans les ténèbres de son âme, solliciter sa cervelle pour qu'il m'en vienne peut-être un léger frisson des choses que j'ai vues s'ensevelir dans l'histoire... Pouvez-vous me ménager un tête-àtête avec Théroigne?
LE DIRECTEUR
Rien de plus facile. Elle n'est pas méchante actuellement, si l'on s'abstient de la contredire.
ACTB VI, ftcàNB II 373
IV'iulaiil quo vos compagnes poursuivront la lournée, revenez sur vos pas : Théroigne sera seule.
SIEVÈS.
C'est cela. Tout à l'heure j«' reviendrai.
LK DintCTElR. aax Jeux dame».
Nous allons nous rendre ailleurs, mesdames, ^"\\ vous plaît !
DEUXIÈME DAME, mwc iouUgement.
Oh î oui!... Bien volontiers!
PREMIÈRE D.\MK. A l.t deuxième damt.
N'est-ce pas?... (Au directeur. ' A cause de ces barreaux, on pensait considérer une lu^te féroce... Mais elle vient de lever les paupières. Et, depuis lors, c'est un être humain, c'est une femme, qui a les yeux les plus tristes du monde!...
LE DIRECTEUR, aux dtfux dame» et à Sieyèt, en indiquant le pattaçe par la voùle du fond.
Par là, je vous prie, {a la Brancha.» Montrez le
liemin. (Resté en arriére avec Brigitte.} AllumeZ la lanterne... Le jour baisse. La lune est d«^jà levée. Cette visite n'en a pas lini. .Brigitte a éclairé. Vous
allez ouvrir le cabanon, (Indiquant la voûte Je gauche.)
et vous retirer dans la loge.
(Le directeur tort par le fond. Brigitte remonte, au moyen d'une corde à poulie, la lanterne qu'elle a fatt descendre, et sort par ta gauche.)